Patrimoine · quatrième génération

La succession d'Agnès van der Straeten

1892 – 3 octobre 1966
Ce qu'elle laissait, à qui, et comment les treize héritiers se sont partagé quatre-vingts pour cent de terre, de l'ouverture du testament au dernier compte du notaire en 1970.

En bref

Agnès van der Straeten, fille d'Achille Ier, meurt célibataire le 3 octobre 1966. Sa déclaration de succession arrête l'actif brut à 21 869 214 francs belges, le passif à 59 135 francs, le reste net à 21 810 079 francs. Après deux legs particuliers (675 000 francs), il reste 21 135 079 francs à partager entre treize héritiers.

Presque quatre cinquièmes de cette fortune sont de la terre et de la pierre : 17 249 000 francs d'immeubles, soit environ 56 hectares répartis sur huit communes, quatre grandes fermes et neuf maisons à Audenarde-Eine. Le portefeuille de titres pèse 4 048 723 francs, le reste (comptes, meubles, bijoux) trois pour cent.

Les héritiers sont des collatéraux, en trois branches égales : Thérèse, mariée à Ignace Claeys Boúúaert (un tiers) ; les sept enfants d'Anna, mariée Moens de Hase (un tiers, soit 1/21 chacun) ; les cinq enfants de Pierre (un tiers, soit 1/15 chacun).

Ce qu'elle laissait

Les montants sont ceux de la déclaration de succession, dont chaque report et chaque total a été recalculé.

PosteFrancs belges% de l'actif
Immeubles (estimés par le géomètre-juré Kreps)17 249 00078,9 %
Portefeuille de titres (Banque de Bruxelles)4 048 72318,5 %
Comptes bancaires212 5311,0 %
Meubles meublants (160 000) et bijoux (25 000)185 0000,8 %
Proratas de fermages et d'intérêts140 8960,6 %
Compte chez le notaire d'Eyne, créance sur impôts, argent comptant33 0640,2 %
Actif brut21 869 214100 %
Passif (frais funéraires, impôts, gages de la servante)− 59 135
Reste net21 810 079
Legs à Palmyre De Veylder (maison Nieuwstraat 19 : 175 000 ; espèces : 200 000)− 375 000
Legs au R.P. Étienne van der Straeten (dont 100 000 pour des messes)− 300 000
Net distribuable aux treize héritiers21 135 079

Les immeubles

CommuneBienSuperficieFrancs
Mullemprairie et chemin (Plaatshoek, Vijverkouter)1 ha 32 a264 000
Mullemterre (Klein Huysse)33 a 5085 000
Huisequatre prairies (Colmstraat)77 a214 000
Heurneferme Geirbroek n° 25 et ses terres14 ha 53 a3 198 000
Heurneterres (Groten Kouter, etc.)2 ha 39 a697 000
Heurnedeux parcelles (Heurnemeersch)65 a114 000
Audenarde-EineNestor de Tierestraat 201-207 : deux maisons d'habitation, deux de commerce18 a 301 325 000
Audenarde-Einemaison Nieuwstraat 19 (léguée à Palmyre)110 m²175 000
Audenarde-EineNieuwstraat 13, 15, 17 et 21430 m²800 000
Audenarde-Eineferme Herlegem n° 205 ha 36 a1 470 000
Audenarde-Eineterre Arsenaalweg38 a 82135 000
Audenarde-Einedeux prairies Scheldemeerschen1 ha 58 a465 000
Audenarde-Eineterres Dorpwijk et Meulecauter42 a 50330 000
Audenarde-Eineferme St-Hilariuslinde n° 58 ha 20 a2 300 000
Audenarde-Einejardins, vergers, prairies, marais (Browaen)1 ha 54 a270 000
Helchindeux terres (Le Garre ; chaussée d'Audenarde)3 ha 01 a1 190 000
Wulveringemquatre prairies (Oerenbroek)2 ha 23 a650 000
Leiseleferme Noordwijk n° 1312 ha 75 a3 500 000
Nederenamepré (Laetmeersch)33 a 6067 000
Total≈ 56 ha17 249 000

Une parcelle de 12 ares 80 à Zingem (section A n° 231), oubliée dans la déclaration primitive, a été déclarée par le notaire en décembre 1967 et estimée 32 000 francs par Kreps. En moyenne la terre vaut environ 300 000 francs l'hectare, constructions comprises : de 220 000 pour la ferme de Heurne à 290 000 pour les prairies de Wulveringem, et jusqu'à 560 000 pour la terre de Helchin en bordure de chaussée.

Le portefeuille

Les obligations (806 080 francs, un cinquième) sont des emprunts belges de 1957 à 1963 à 4,75-5,25 %, le Crédit communal, les Chemins de fer, la Dette unifiée, les Eaux, les Grands Lacs congolais. Les actions (3 242 643 francs, quatre cinquièmes) sont d'abord celles de la Banque de Bruxelles, 387 titres pour 1 037 160 francs, un quart du portefeuille ; puis 252 Petrofina (389 340), 27 parts de réserve de la Société Générale de Belgique (323 757), 90 actions de la Société Générale de Banque (290 340), 100 parts EBES (218 100), ensuite Sofina, la Banque Nationale, Kredietbank, Union Minière, Brufina, Unilever, Philips, Tanganyika. C'est un portefeuille belge de son temps : des banques, des holdings, des valeurs congolaises, évalués aux cours de décembre 1966.

Le mobilier et les bijoux

Déclarés pour 185 000 francs, ils ont été estimés 274 860 francs par l'expert Dragonetti, de Gand, le 19 juin 1967, à Eine : un brillant de trois carats (25 000), un cartel Boulle (8 500), deux vases de Paris (12 000), beaucoup d'argenterie et de la porcelaine de Tournai. Les meubles du béguinage de Gand ont été vendus 9 705 francs. L'argenterie et les objets de décor ont été partagés à l'amiable en trois lots d'environ 31 000 francs chacun.

Un neveu d'Agnès, qui lui rendait visite au béguinage de Gand avec son père, en a laissé un témoignage oral d'enfant. Il garde le souvenir de sa servante, de forte corpulence et de caractère brusque. Il se rappelle que sa tante possédait une maison à Eine jusqu'à sa mort, qu'il y est allé une fois et qu'il demandait à son père de voir le piano mécanique. Il sait que Jacques a recueilli la vaisselle de Tournai, aujourd'hui chez l'une de ses filles, Viviane van der Straeten.

L'homme d'affaires et la procuration (1966)

Agnès avait pour homme d'affaires M. Cnudde. Il meurt le 5 janvier 1966. Sa veuve et ses filles religieuses se présentent à plusieurs reprises chez Agnès pour obtenir une procuration. La Banque de Bruxelles s'inquiète de l'état mental d'Agnès. Ignace Claeys Boúúaert la fait examiner par le docteur Léon Verstraeten, qui conclut que « l'état mental de Mademoiselle Agnès van der Straeten lui permet actuellement de tester validement et en pleine connaissance ». Les lettres d'Ignace datent du 8 février 1966. Dans son carnet, Léon note pour cette année : « M. Cnudde, homme d'affaires d'Agnès (sœur de Thér.), heureusement remplacé par Achille — qui obtient nouveau Testament ».

Le testament olographe est du 4 mars 1966, quelques semaines plus tard, déposé le 18 octobre 1966. Il est sobre : deux legs particuliers, le reste « à mes héritiers légaux », et Achille pour exécuteur.

Les deux legs

Palmyre De Veylder, la servante, reçoit 375 000 francs : la maison de la Nieuwstraat 19 (175 000) et 200 000 francs en espèces. Son legs est « libre de droits » : ce sont les héritiers qui acquittent, pour elle, 4 888 francs de droits chacun des trois dont le dossier garde la trace.

Le R.P. Étienne van der Straeten reçoit 300 000 francs, dont 100 000 pour des messes, en plus de sa part d'héritier.

Le partage entre les treize héritiers

Agnès n'avait pas d'héritier réservataire. Ses héritiers sont sa sœur Thérèse, encore vivante, et les descendants de ceux de ses frères et sœurs morts avant elle : Anna (†1965) et Pierre (†1926). Marie-Antoinette (†1937), Madeleine (†1951) et Joseph (†1918) ne figurent pas parmi eux.

Les immeubles : l'acte du 9 mars 1968

Les immeubles partagés valent 15 749 000 francs, soit 17 249 000 moins les 1 500 000 des maisons de la Tierestraat et de la Nieuwstraat 19, qui sont vendues ou léguées à part. Ils forment trois lots, un par branche :

BrancheDroit (1/3)ReçoitContenu du lot
Thérèse (Claeys Boúúaert)5 249 6675 231 000ferme de Leisele, prairies de Wulveringem, terres de Heurne, maison Nieuwstraat 21
Moens de Hase (7 enfants)5 249 6675 269 000les deux fermes d'Eine (Herlegem, St-Hilariuslinde), prairies et terres d'Eine, de Huise et de Mullem
Pierre (5 enfants)5 249 6675 249 000ferme Geirbroek de Heurne, Mullem (Plaatshoek), Nieuwstraat 13-15-17, Laetmeersch, deux parcelles de Helchin

À l'intérieur de chaque branche, ceux qui reçoivent de la terre paient une soulte à ceux qui n'en reçoivent pas. Les soultes s'élèvent à 5 118 341 francs, payées et reçues à l'unité près.

HéritierDroitReçoit en terresSoulte
Thérèse Claeys Boúúaert5 249 6675 231 000reçoit 18 667
Eugène Moens de Hase749 9531 744 000paie 994 047
Geneviève, baronne de Cartier d'Yves749 9531 756 000paie 1 006 047
Claire Moens de Hase749 9531 769 000paie 1 019 047
R.P. François, Mère Marie-José, Mme Janssens de Varebeke, Philippe Moens de Hase749 952 chacun0reçoivent 749 952 chacun
Achille van der Straeten1 049 9331 599 100paie 549 167
Marguerite, baronne de Loën d'Enschedé1 049 9331 255 790paie 205 857
Jacques van der Straeten1 049 9342 394 110paie 1 344 176
R.P. Joseph van der Straeten1 049 9330reçoit 1 049 933
R.P. Étienne van der Straeten1 049 9330reçoit 1 049 933

Les terres vont donc à ceux qui les exploitent ou les gèrent ; les religieux et deux des Moens de Hase sont payés en argent.

La part de chacun

Sur les 21 135 079 francs distribuables, avant droits de succession :

PartFrancs≈ euros d'aujourd'hui*
Thérèse Claeys Boúúaert1/37 045 0261,39 M€
Chacun des sept Moens de Hase1/211 006 432199 000 €
Chacun des cinq enfants de Pierre1/151 409 005279 000 €
R.P. Étienne, en pluslegs300 00059 000 €
Palmyre De Veylderlegs375 00074 000 €

Le liquide a été réglé par le notaire De Staercke, qui arrête au 24 septembre 1968 un solde de 1 760 832 francs : 586 944 pour Mme Claeys Boúúaert, 83 849 (ou 83 850) pour chaque Moens de Hase, 117 388 ou 117 389 pour chaque enfant de Pierre. Ce solde comprend le produit de la vente, le 24 septembre 1968, des quatre maisons de la Nestor de Tierestraat : le n° 201 à Mme Petit (350 000), le n° 203 aux époux Moerman (150 000), les n° 205-207 aux époux Ghys (550 000), soit 1 050 000 francs, 275 000 de moins que l'estimation de 1 325 000. Les actes parlent d'un « solde prix » sans qu'aucun acompte n'apparaisse au compte. Un reliquat de 23 107 francs, en 1970, clôt le compte.

Les droits de succession

Le dossier ne conserve que trois montants : le R.P. Joseph 197 649 francs, le R.P. Étienne 264 515 (davantage à cause du legs de 300 000), Achille 167 614. À part égale, Joseph paie 30 000 francs de plus qu'Achille ; l'écart s'explique sans doute par une réduction pour enfants (Achille en a six, Joseph aucun). On est à un taux de 12 à 14 % pour des neveux. La déclaration complémentaire de Zingem a coûté 9 730 francs en droits, amende et intérêts, dont 4 724 pour Thérèse. L'acte de partage a coûté 251 824 francs de frais, dont 157 490 de droit d'enregistrement, soit exactement 1 % de 15 749 000, ce qui confirme la valeur des lots.

L'origine de la fortune

Une liste manuscrite de deux pages, « Propriétés — Agnès V. d. Str. — Partage 1924 », suivie d'un « Partage 1938 (propriétés restées en indivision) », se termine par : « + valeur mobilière et 1/6 de l'actif net de Filature A.V.d.S. ». Le sixième s'explique : à la mort d'Achille Ier, le 9 avril 1921, il laissait six enfants survivants (Marie-Antoinette, Thérèse, Madeleine, Anne-Marie, Pierre et Agnès). C'est une inférence, la pièce ne nomme pas la succession partagée.

Les terres de 1924 se retrouvent en 1966 presque parcelle pour parcelle :

Lieu19241966
Leisele, ferme12 ha 82 a 2612 ha 75 a 9
Wulveringem2 ha 282 ha 23
Huise (4 parcelles)77 a77 a
Mullem33 a 80 et 1 ha 32 a33 a 50 et 1 ha 32 a
Helchin1 ha 90 a 20 et 1 ha 10 a 601 ha 90 a 20 et 1 ha 10 a 49
Zingem12 a 8612 a 80
Heurne, ferme « Azelwalle »12 ha 05 a 90 et trois parcelles (3 ha 83 a 40)ferme Geirbroek 14 ha 53 a 70, 2 ha 39 a 70 et 65 a 20
Eineune vingtaine d'articlesfermes Herlegem et St-Hilariuslinde, prairies, terres

Les fermiers concordent aussi : le Schaubroeck de la ferme de Heurne est le même en 1924 et en 1967 (35 000 francs de loyer), la ferme de Leisele est tenue par un Noorenberghe aux deux dates. Les cinq maisons de la Nieuwstraat viennent du partage de 1938, la « sortie de l'indivision avec Agnès » dont Léon parle dans son carnet pour 1937-1938 (« héroïque reddition des comptes depuis 1921 »).

L'essentiel des 17 millions d'immeubles de 1966 est donc la part de terres reçue de ses parents : de sa mère Marie Emma van den Peereboom, morte en 1918, puis d'Achille Ier, mort en 1921, dont la succession règle les deux patrimoines. Elle l'a conservée presque sans vente pendant plus de quarante ans.

La fortune d'Achille Ier

Deux raisonnements, à lire comme des ordres de grandeur. Si les six enfants avaient reçu l'équivalent de la fortune d'Agnès, il y aurait eu 6 × 21,9 = 131 millions de francs de 1966 à partager ; c'est un maximum, car la fortune de 1966 contient des héritages de collatéraux et les plus-values de quarante ans. À l'inverse, le patrimoine des cinq orphelins de Pierre est évalué à 1 076 853 francs en 1926, soit 6,8 millions de francs de 1966 par l'indice des prix, un tiers de ce qu'Agnès laissait seule ; six parts de ce niveau donneraient 41 millions, mais le patrimoine de Pierre ne compte ni sa part de filature ni le fruit de ses dépenses. La fourchette est de 40 à 130 millions de francs de 1966 pour les biens d'Achille Ier, filature comprise. Un point reste solide malgré cette largeur : la seule part immobilière d'une fille, Agnès, vaut environ 3,4 M€ par l'indice des prix, et la dispersion en six parts puis en treize n'avait pas fait disparaître le patrimoine terrien.

Les montants en euros

*Conversion par l'indice belge des prix à la consommation (base 1913/14 = 100) : 3 922 en 1966, 4 034 en 1967, 4 145 en 1968 (Scholliers, Vlaamse Stam 58/2, 2022), 31 319,66 en décembre 2025 (Statbel). Un franc de 1966 vaut ainsi environ 0,198 €, un franc de 1968 environ 0,187 €.

Francs≈ euros
Actif brut21 869 2144 329 000
Immeubles17 249 0003 415 000
Portefeuille4 048 723801 000
Ferme de Heurne (14 ha 53)3 198 000633 000
Ferme de Leisele (12 ha 75)3 500 000693 000
Net distribuable21 135 0794 184 000

Cette conversion mesure ce que l'on pouvait acheter avec la somme. Pour une fortune, c'est le chiffre le plus bas : de 1966 à 2025, le prix du travail et la richesse moyenne ont augmenté bien plus vite que les prix, de sorte que ces euros sont un plancher, à lire « au moins ». La méthode par le salaire du maçon (note de méthode) n'est pas calculable pour 1966 : le fonds ne contient ni salaire ni produit intérieur des années 1960.

Sources. Dossier de la succession d'Agnès van der Straeten (archives de la famille, 120 pièces) : déclaration de succession (20 p.), testament olographe du 4 mars 1966 et modèle dactylographié, lettres d'Ignace Claeys Boúúaert du 8 février 1966, relevés de titres de la Banque de Bruxelles (10 janvier 1967, 31 mai 1968), expertise Dragonetti du 19 juin 1967, projets de partage des immeubles et règlement des soultes, lettres du géomètre Kreps (février 1968), lettres et comptes du notaire De Staercke (1967-1970), liste manuscrite « Partage 1924 » et « Partage 1938 », feuille des fermiers et loyers 1967-1968. Carnet de Léon Claeys Boúúaert (1937-1938, 1966). Les montants ont été recalculés ligne par ligne ; les pages décisives ont été relues sur l'image.

Sommaire
En bref Ce qu'elle laissait L'homme d'affaires Les deux legs Le partage L'origine de la fortune Les montants en euros