Article · décembre 1798 – mai 1799

Les otages du Temple

Liévin François van der Straeten et ses compagnons de captivité
Arrêté sans délit, pour son influence supposée sur le village : une pratique alors nouvelle, dont il a laissé le récit de l'intérieur.

Page en cours de constitution. Elle repose pour l'instant sur les lettres du Temple conservées dans les archives familiales et sur l'Esquisse biographique de José Claeys Boúúaert. La liste nominative des otages, le dossier du commissaire du département de l'Escaut et l'étude sur la pratique des otages restent à verser au dossier.


En décembre 1798, le greffier d'Eyne quitte son village entre deux gendarmes, dans un convoi qui met plusieurs jours à rejoindre Paris — aux frais des prisonniers eux-mêmes. Il n'est accusé de rien. C'est précisément ce qui fait l'intérêt de cette affaire.

Arrêté pour ce qu'il était, non pour ce qu'il avait fait

Liévin François a compris le mécanisme dès les premières semaines, et l'écrit à son ami et homme d'affaires De Meulemeester :

« Ick aensie ons gevang als otage ende dat de commissarissen bij de respectieve cantons gemachtigd syn geweest van op te geven die hun dogten meest influentie op het volk te hebben. »
Je considère notre emprisonnement comme une prise d'otage, et [je considère] que les commissaires des cantons respectifs ont été habilités à désigner ceux qu'ils estimaient avoir le plus d'influence sur le peuple.

Le principe est celui d'une caution vivante : on n'arrête pas des coupables, on retient des notables dont la présence en prison doit garantir la tranquillité de leur canton. La désignation est administrative et locale — elle passe par les commissaires cantonaux, sous l'autorité du commissaire du département —, ce qui fait de la liste des otages un document politique autant qu'un document de police.

Le contexte est celui de la Guerre des Paysans (Boerenkrijg), soulèvement de l'automne 1798 contre la conscription et la politique religieuse du Directoire. À Eyne, les insurgés — les « brigands » des rapports français — s'étaient attaqués aux registres de l'état civil qui servaient à dresser les listes de conscrits ; le greffier les leur avait arrachés « non sans péril de sa vie ». Ce qui ne l'a pas empêché d'être déporté comme otage deux mois plus tard : la mesure ne visait pas les rebelles, mais les hommes qui comptaient.

À noter, pour éviter une confusion fréquente : la fameuse loi des otages du 24 messidor an VII (12 juillet 1799) est postérieure de sept mois à l'arrestation de Liévin François, et postérieure à sa libération. Sa détention relève des arrêtés d'exception pris par le Directoire dans les départements réunis à l'automne 1798 — la pratique a donc précédé la loi qui l'a codifiée.

Le convoi, puis le Temple

La première lettre est écrite en route, le 12 décembre 1798, de Pont-Sainte-Maxence, sur l'Oise :

« Wij syn tot nu toe altyd voorts getransporteerd, maer het cost enorme geld... Daer werden overal mensen genomen. Wat dit alles seggen wilt, den heere wete et... »
Nous avons été transportés sans arrêt jusqu'ici, mais cela coûte énormément d'argent... Partout on prend des gens. Ce que tout cela veut dire, Dieu seul le sait...

« Partout on prend des gens » : la phrase dit l'ampleur de l'opération, bien au-delà d'Eyne. Le convoi arrive au Temple le 14 ou le 15 décembre. Le document d'admission décrit un homme de quarante-trois ans, « négociant et ex-greffier d'Eyne », taille cinq pieds trois pouces, cheveux bruns mêlés de gris, « visage plein et fortement marqué de petite vérole ».

Les compagnons

Liévin François n'est pas seul : il parle constamment de « mes compagnons d'infortune ». Deux choses ressortent de ses lettres.

Tous ne sont pas logés à la même enseigne. Le Temple, où il se trouve, est supportable ; d'autres Belges sont à Sainte-Pélagie, et il décrit leur sort avec précision — dormir à deux par lit, un seau à leurs pieds qu'ils doivent vider eux-mêmes le matin, aucune promenade. C'est en comparant qu'il mesure sa chance.

Le nom qui revient est celui de Jean-Joseph Raepsaet, l'ancien greffier-pensionnaire d'Audenarde, arrêté dès octobre et un temps porté sur la liste des déportables à Cayenne — menace qui ne fut pas exécutée. Il ne sera libéré que le 20 mai 1799, six jours après Liévin François.

Les autres noms restent à établir : c'est l'objet principal de cette page, une fois la liste nominative versée au dossier.

Le risque était réel

Il serait facile, à lire les passages où Liévin François raconte qu'on « ne fait rien d'autre que boire, manger et jouer aux cartes », de prendre cette détention pour une villégiature contrariée. Ce serait mal lire. La déportation en Guyane est alors une peine effectivement prononcée et exécutée contre des détenus politiques ; elle a été évoquée pour Raepsaet. Le sort des otages dépendait de décisions politiques prises à Paris, sur lesquelles ils n'avaient aucune prise et dont ils n'étaient pas informés — d'où cette phrase, le 10 avril 1799 :

« On me dit que je serois libre le 26 de ce mois, mais on m'a dit tant de mensonges que je ne crois rien, mais je le croirais quand je serois dans la rue ; ne dites rien de tout cela à personne. »

Pendant ce temps, à Eyne, le commissaire de la République avait perquisitionné son domicile « à la recherche des armes et munitions de guerre et de papiers compromettants ». Il n'avait rien trouvé, et les scellés furent levés huit jours après le départ du convoi.

Ce qui l'a fait sortir

Ni une grâce, ni un revirement politique : un document. Trente-sept notables d'Eyne signent une attestation déclarant que le greffier a défendu les registres contre les insurgés, et qu'on doit à sa fermeté que la commune ait échappé au pillage. Le décret de levée d'écrou du 14 mai 1799 en reproduit de larges passages. La sortie se joue donc au village, sur la signature de ses voisins, et non à Paris.

Six semaines plus tard, le coup d'État du 30 prairial (18 juin 1799) changera la donne pour les détenus restants. Liévin François, lui, était déjà rentré — et occupé, depuis sa cellule, à faire agrandir son huilerie de Mullem.

Ce qui manque encore

Sources. Lettres de Liévin François van der Straeten à Charles De Meulemeester, décembre 1798 – mai 1799 (archives familiales, lettres numérotées ; n° 1, 2, 4, 15, 16). Document d'admission à la maison d'arrêt du Temple, 24 frimaire an VII. Attestation des trente-sept notables d'Eyne et décret de levée d'écrou, 14 mai 1799. José CLAEYS BOÚÚAERT S.J., Esquisse biographique de Liévin-François van der Straeten (archives familiales). Voir aussi la biographie de Liévin François.

Sommaire
Le mécanisme Le convoi et le Temple Les compagnons Le risque Ce qui l'a fait sortir Ce qui manque