Étude · octobre 1798 – mai 1799

Les otages du Temple

Liévin François van der Straeten, prisonnier d'État à Paris
Désigné comme otage après la Guerre des Paysans, accusé d'avoir mené la révolte qu'il avait combattue dans son village, il passa cinq mois dans la tour du Temple sans être jugé.

Le 13 décembre 1798, un convoi de prisonniers flamands entre dans la tour du Temple, à Paris. Parmi eux, Liévin François van der Straeten, quarante-quatre ans, ancien greffier d'Eyne. Il n'a été ni jugé ni interrogé. Il sort le 14 mai 1799.

Cette détention est connue par trois ensembles de pièces conservées dans les archives familiales : les lettres qu'il écrit de prison à Charles De Meulemeester, agent de la commune d'Eyne ; les lettres que ses proches, ses correspondants et ses mandants échangent pendant son absence ; et l'attestation que trente-cinq habitants d'Eyne signent en sa faveur. Ensemble, elles montrent de quoi on l'accusait, ce qu'il risquait, et comment un village, une famille et un réseau d'affaires ont tenu pendant qu'il était enfermé.

Eyne, 26 octobre 1798

La loi Jourdan du 5 septembre 1798 impose la conscription dans les départements réunis. En octobre, la Flandre se soulève : c'est la Guerre des Paysans (Boerenkrijg). Les insurgés, que les autorités françaises appellent « brigands », s'en prennent d'abord aux registres qui servent à dresser les listes de conscrits.

Le 4 brumaire an VII (25 octobre 1798), ils prennent Audenarde. Le lendemain, ils entrent en foule à Eyne. Ils réclament les clefs de l'église pour sonner le tocsin, veulent emmener tous les garçons de vingt à vingt-cinq ans, et cherchent l'agent de la commune, Charles De Meulemeester. Craignant leur arrivée, celui-ci est venu se concerter avec Liévin François, qui lui a conseillé de se dérober quelque temps à leur fureur.

Ce qui suit est rapporté par l'attestation des habitants. Liévin François court à la maison commune, où quelques insurgés se sont déjà saisis des registres pour les détruire, et les leur arrache « de force, non sans péril de sa vie » pour les porter chez lui. Sommé de dire où est l'agent, il répond que celui-ci est « trop honnête homme pour venir près d'eux ». Il envoie des hommes armés de bâtons chasser la bande, qui s'en prend au garde champêtre. Il conseille au receveur Behaert de mettre à l'abri la caisse de la République. Quand les insurgés reviennent exiger chez lui les clefs de la sacristie, il leur reproche « en pleine colère » leur brigandage et leur dit qu'il est temps de se retirer, « faute de quoi il était fait d'eux ». Le village n'est pas pillé. Le texte intégral de l'attestation est publié sur une page séparée.

L'arrêté du Directoire

La pièce qui l'envoie à Paris est un arrêté du Directoire exécutif du 4 frimaire an VII (24 novembre 1798). Aucun tribunal, aucun juge n'intervient. L'ordre d'écrou du Temple le dit en une ligne : il est « amené devant le directoire exécutif en vertu de son arrêté en date du 4 du présent mois ».

Liévin François a compris très tôt le mécanisme, et l'écrit à De Meulemeester :

« My refererende naer mynen voorgaenden waerby ich UE geseyt hebbe dat ich ons gevang aensie voor otage, ende dat de commissarissen by de respective cantons gemagtigt geweest hebben van op te gheven die hun dogten meest influentie op het volck te hebben. »Me référant à ma précédente, où je vous disais que je considère notre emprisonnement comme une prise d'otages, et que les commissaires des cantons respectifs ont été habilités à désigner ceux qui leur semblaient avoir le plus d'influence sur le peuple.

On n'arrête donc pas des coupables : on retient des notables, désignés canton par canton par les commissaires du gouvernement, dont la détention doit répondre du calme de leur région. Liévin François est de ceux-là : ancien greffier de la seigneurie d'Eyne, homme de confiance des Lichtervelde, négociant du village.

Mais on lui fait aussi un grief précis. Dans une lettre du 22 nivôse an VII (11 janvier 1799), il écrit : « men ons geaccuseert heeft van autheurs te syn van de revolte ende de selve geconduiseert te hebben » — on nous a accusés d'être les auteurs de la révolte et de l'avoir conduite. Les deux choses vont ensemble : la désignation fait de lui un otage, l'accusation lui donne un motif. Et l'accusation vise précisément l'homme qui, à Eyne, avait arraché les registres aux insurgés.

La « loi des otages » proprement dite, votée le 24 messidor an VII (12 juillet 1799), est postérieure de deux mois à sa libération. Ce qui l'a frappé, ce sont les mesures d'exception prises par le Directoire dans les départements belges au lendemain de l'insurrection : la pratique a précédé la loi.

La perquisition

Après son arrestation, sa maison est perquisitionnée. Les scellés sont posés, un gardien est installé. On cherche, selon l'Esquisse de José Claeys Boúúaert, « des armes et munitions de guerre et de papiers compromettants ». Le 23 frimaire an VII (13 décembre 1798), le jour même où il entre au Temple, le commissaire du Directoire près le canton d'Audenarde, P. J. De Smedt, se rend « en la maison du citoyen Vanderstraeten, ex-greffier de ladite commune d'Eyne », accompagné du juge de paix P. Onraet et de l'agent municipal De Meulemeester. Le juge de paix lève les scellés qu'il avait posés sur la porte du comptoir ; la fouille de la maison et du comptoir ne découvre « ni armes, ni munitions de guerre ni aucun papier ou écrit » à saisir.

Depuis sa cellule, Liévin François s'inquiète de ces scellés dès sa première lettre du Temple, et demande qu'on en obtienne copie du juge de paix. Un mois plus tard, il exige que la procédure soit respectée jusqu'au bout : l'arrêté du Directoire veut qu'on dresse de tout un procès-verbal et qu'on le remette cacheté, « comme on l'a observé à Gand ». Qu'on n'ait trouvé ni armes ni rien d'autre, il veut que ce soit écrit.

L'agent lui répond le 7 nivôse (27 décembre) : les scellés ont été levés « huit jours après votre départ » par le commissaire De Smedt, le juge de paix Onraet et lui-même. Le juge de paix estime qu'il n'est « pas nécessaire de vous envoyer un procès verbal du levé de sellé », puisqu'on n'y a trouvé « aucun mot contre la république ». L'agent joint à sa lettre l'attestation des habitants et en adresse une copie au commissaire du Bosch. La copie conforme du procès-verbal de la visite sera pourtant délivrée le 3 pluviôse an VII (22 janvier 1799) par le juge de paix, « absent le commissaire ».

Le départ

« Lorsque j'ai quitté ma maison, j'ai versé quelques larmes, plus d'indignation et de colère que de tristesse. »

À Gand, le 20 frimaire (11 décembre), son beau-frère De Vuyst sait déjà où va le convoi : « mon frère tot Parys met de voordere van syn compagnie sullen gevoert worden op d'affairen nopende de brigandts » — mon frère et les autres de sa compagnie seront menés à Paris pour les affaires touchant les brigands. Il propose de faire dresser par le juge de paix Lampe un acte sur ce qui s'est passé « tot Loocriste », à Lochristi, à sa décharge, pour l'avoir prêt en cas de besoin. [On ignore à quel épisode ce nom renvoie.]

À Tamise, Emanuel de Lichtervelde, qui ne sait rien, lui écrit deux jours de suite pour ses affaires. Il l'apprendra plus tard : « hij was alreede genomen, het gene ick niet en wiste » — il était déjà pris, ce que je ne savais pas.

Le transfert à Paris

La première lettre est écrite en route, le 12 décembre 1798, de Pont-Sainte-Maxence, sur l'Oise, à une journée de Paris :

« Wy syn tot nu toe altyd voorts getransporteerd maer het cost enorme geld […] Daer werden overal menschen genomen, wat dit alles seggen wilt den heere wete et. Doet mijne affairens als voor eijgen. »Nous avons été jusqu'ici transportés toujours plus avant, mais cela coûte un argent énorme […] Partout on prend des gens ; ce que tout cela veut dire, Dieu le sait. Faites mes affaires comme les vôtres.

Le transport se fait aux frais des prisonniers. Si le fils de Galle, d'Audenarde, monte à Paris, De Meulemeester peut lui confier dix louis. Et dans la même lettre, le prisonnier règle ses affaires : une vente de biens à Aalter, qu'on peut retarder de quelques semaines « om te sien hoe ons craem af loopen sal » — pour voir comment tournera notre affaire ; un rendez-vous le 24, à dix heures du matin, chez Williams, pour encaisser les deniers de plusieurs contrats. Il continue ainsi, pendant toute sa détention, à diriger ses affaires.

La tour du Temple

La deuxième lettre, écrite en français, date son arrivée :

« Je suis arrivé ici au tour du temple avec mes compagnons d'infortune le 23 du dernier mois, de manière que je voudrais savoir si on a levé le scellé chez moy […] au reste je me porte très bien ainsi que mes camarades. »Paris, 1er nivôse an VII (21 décembre 1798). Adresse : « Livin francois Vanderstraeten, détenu au tour du temple à paris ».

Le 23 frimaire an VII est le 13 décembre 1798. L'écrou est enregistré le lendemain, 24 frimaire, avec son signalement : « âgé de 43 ans, natif de Vlierzele, département de l'Escaut, négociant et ex-greffier d'Eyne, même département, y demeurant, taille 5' 3'', cheveux bruns foncés mêlés de gris, sourcils châtains, front bas, yeux gris bruns, nez gros, bouche moyenne, menton rond, visage plein et fortement marqué de petite vérole ».

Le Temple est l'ancien enclos des Templiers, à la périphérie du vieux Paris, avec son grand donjon carré flanqué de quatre tourelles. Louis XVI y a été enfermé en 1792 avant d'en sortir pour l'échafaud. Sous le Directoire, c'est la prison d'État : le lieu où l'on enferme, par décision du gouvernement, des hommes qu'on ne se dispose pas à faire juger. De mai 1796 à novembre 1799, 675 prisonniers y sont écroués. La tour sera rasée sous l'Empire.

Liévin François y décrit une captivité supportable, par comparaison :

« Wy zyn met ons 15 alhier in den tour du temple daer wy wel syn niettegenstaende het cost, maer onze andere confraters die zitten in Ste Pelagie daer sy moeten met tweeen in een bedde slaepen ende schyten in een tonneken staende aen hunne voeten t gone sy s'morgens nog selve moeten wegh draegen ende kuytschen, ende sonder dat sy wandelen hebben ; maer wy alhier genieten goede loge ende eene cour van een half bunder groot om in te wandelen. »Nous sommes ici quinze dans la tour du Temple, où nous sommes bien, malgré ce que cela coûte ; mais nos autres confrères, qui sont à Sainte-Pélagie, doivent dormir à deux dans un lit et faire leurs besoins dans un tonnelet posé à leurs pieds, qu'ils doivent encore emporter et récurer eux-mêmes le matin, et sans avoir de promenade ; tandis qu'ici nous jouissons d'un bon logement et d'une cour d'un demi-bonnier pour nous promener.

Ils sont donc quinze dans la tour. On y vit à ses frais : « men can hier met geen vier guls daegs geraecken » — on ne s'en tire pas ici à moins de quatre florins par jour. Parmi les compagnons, il nomme un Carpentier, qui fait saluer le beau-père de De Meulemeester. Pour le reste, écrit-il, « ten sy men op zyne affairens peyst, men heeft hier plaizier » — à moins de penser à ses affaires, on a ici du plaisir.

Le courrier est surveillé. Sa lettre du 21 décembre porte en tête le visa paraphé du censeur, « Vû ». Il demande à De Meulemeester de lui écrire désormais en français, « want uwen brief aleer hy my toecomt moet gelezen worden » — car votre lettre, avant de me parvenir, doit être lue. Même ses formules finales changent : « myne groeten met achtinge » devient « heyl ende broederlyckheyt », salut et fraternité.

La détention au secret

Pendant les premières semaines, personne ne peut l'approcher. Le 1er nivôse (21 décembre), un jurisconsulte ami, M. Ketele, descendu à Paris à l'hôtel des États-Unis, rue Gaillon, écrit à De Meulemeester :

« Il résulte des renseignemens que je me suis procuré qu'il se trouve enfermé au Temple avec les autres prisonniers d'État, sans que jusqu'à ce jour aucun individu, soit parent, soit fondé de pouvoirs, ait pu les acceder. L'on m'a assuré que ceci provient de ce qu'ils n'ont point été encore interrogés par le Directoire, et comme cette époque n'est peut-être pas très prochaine, nous nous occupons, mon ami Beyens et moi, à prendre des mesures pour lever tous les obstacles qui peuvent s'élever à ce sujet. »

Cinq jours plus tard, Ketele écrit au prisonnier lui-même. Il est « en réclamation auprès du ministre de la police générale » pour obtenir le droit de le voir, lui demande quels sont ses besoins, et tient à sa disposition quarante-neuf livres de gros que De Meulemeester lui a remises, qu'il cherche à lui faire parvenir « avec sûreté ».

Les prisonniers sont donc au secret, et le resteront tant qu'ils n'auront pas été interrogés. Or l'interrogatoire ne dépend pas d'un juge. Il dépend du gouvernement, c'est-à-dire des cinq Directeurs.

Le 21 nivôse (10 janvier 1799), De Brabandere, qui écrit au nom de « toute la Députation » [selon toute vraisemblance, les représentants du département de l'Escaut au Corps législatif], lui répond :

« Je n'ai pas de peine à croire à votre innocence. Je suis persuadé que vous vous justifierez aisément de toutes les inculpations qui vous sont faites. Toute la Députation est dans les mêmes sentimens. C'est cette intime conviction où elle est, tant à votre égard qu'à ceux de tous vos compagnons d'infortune, qui l'a déjà engagée à faire toutes les démarches convenables pour que soyiez tous incessamment interrogés aux termes de la Constitution. […] Mais il faut un peu de patience. […] Je sais que vos affaires souffrent beaucoup de votre absence. S'il dépendoit de moi d'y remédier, soyez bien persuadé que votre captivité cesseroit bientôt. »

Ce que les élus du département réclament n'est pas la libération des détenus, c'est leur interrogatoire, que la Constitution garantit et qu'on leur refuse.

Le refus de se justifier

Liévin François, lui, refuse de se justifier. Le 22 nivôse (11 janvier 1799) :

« Ick voor soo veel my regardeert ben geheel gerust soo van gemoet als consientie, ende selfs sonder eenig chagrain, ten aensien van ons gevang aensien sulx maer als otage, t gone nog eenen seer langen tyd dueren can, dus dat myne intentie noeyt en is geweest van mij nopende mijne conduite te willen justificeren ; wanneer ick mij van eene affaire daer ick geen schult en hebbe saude moeten excuseren, saude liever de doodt ondergaen. »Pour ce qui me regarde, je suis entièrement tranquille, d'esprit comme de conscience, et même sans aucun chagrin, considérant notre emprisonnement seulement comme une prise d'otages, ce qui peut encore durer très longtemps ; aussi mon intention n'a jamais été de vouloir me justifier de ma conduite : s'il me fallait m'excuser d'une affaire où je n'ai aucune faute, je préférerais subir la mort.

Il ajoute qu'il n'a pas voulu se servir de « de bekende attestatie », l'attestation que l'on sait. Et, dans la même lettre : « sent my geen gelt meer » — ne m'envoyez plus d'argent.

L'attestation des habitants d'Eyne

Le 4 nivôse an VII (24 décembre 1798), onze jours après son entrée au Temple, l'agent De Meulemeester, l'adjoint Van Cauwenberghe et trente-trois habitants signent une attestation en sa faveur. Le 7 nivôse (27 décembre), les administrateurs municipaux du canton d'Audenarde la légalisent. Le dossier familial la classe sous ce titre : « Attestation de notables d'Eyne et d'Audenarde, en faveur de Liévin Van der Straeten, qu'il n'a pas participé aux troubles des 4 et 5 brumaire an VII, avec détails sur ces troubles ».

Quatre jours plus tôt, le 20 décembre, De Meulemeester avait écrit en flamand le récit des journées d'octobre à un « Mynheer den Pensionaris » qui n'est pas nommé. Il s'agit vraisemblablement de l'ami de Liévin François, Jean-Joseph Raepsaet, ancien pensionnaire des États de Flandre et jurisconsulte d'Audenarde, qui n'est enfermé à Sainte-Pélagie que le 11 janvier 1799. L'agent lui demande de dresser un second procès-verbal « door de andere … van Eyne », et de le faire signer aussi par les habitants de Huise, Mullem, Auwegem, Zingem et Heurne. L'attestation du 24 décembre, elle, ne réunit que des habitants d'Eyne.

Le document répond point par point à l'accusation. Il affirme d'abord que Liévin François ne s'est jamais mêlé des « brigandages, troubles et rébellions qu'une horde de scélérats a commis » ; puis il retourne le grief, en racontant qu'il a fait exactement l'inverse. Il s'agit très probablement de l'« attestation que l'on sait » dont il refusait de se servir.

Les risques encourus

Les lettres de Liévin François, où il se dit « très bien » et « sans aucun chagrin », sont écrites pour rassurer ses proches et sous le contrôle d'un censeur. Les autres pièces du dossier permettent de mesurer les risques réels de sa situation.

Il était accusé d'avoir conduit l'insurrection. Qu'elle soit fausse ne le protège pas : tant qu'on ne l'interroge pas, il n'a aucun moyen d'y répondre.

Il n'avait aucun terme. Aucune peine n'avait été prononcée, donc aucune ne pouvait expirer. « Al de maeren die men ons segt seggen dat wij niet los en sullen geraeken voor dat de troebels in de vereenighde departementen sullen gestilt syn » — toutes les nouvelles qu'on nous donne disent que nous ne serons pas relâchés avant que les troubles dans les départements réunis soient apaisés. Et il ajoute qu'il n'y croit pas.

La déportation était une réalité. Jean-Joseph Raepsaet, l'ancien greffier de la châtellenie d'Audenarde, son ami, pris dans la même vague, est écroué le 11 janvier 1799 à Sainte-Pélagie puis transféré au Temple, « pour être déporté à Cayenne ». Au même moment, en Guyane, les prêtres flamands déportés l'année précédente meurent un à un à Conomama et à Sinnamary ; F. Haesaert en nomme dix-huit, morts entre août 1798 et janvier 1799. C'est ce que les contemporains appelaient la « guillotine sèche ». Rien de ce que nous possédons ne dit que Liévin François ait été inscrit sur une liste de déportation ; mais il partageait la prison de ceux qui l'étaient.

On pensait, au pays, qu'il pouvait ne pas revenir. Le 2 mai 1799, à Gand, un plaignant qui réclame de l'argent à ses affaires refuse d'attendre son retour, « want hij mogt daer sijnen cop tot Parys laeten » — car il pourrait bien y laisser sa tête, à Paris.

Sa fortune était suspendue. Il tenait l'argent et les comptes des autres ; son absence arrêtait tout, et ses créanciers comme ses mandants attendaient.

Ses affaires pendant la détention

Charles De Meulemeester, l'agent de la commune, à qui il a « confié la direction de toutes ses affaires », gère ses biens et lui rend compte. Le 4 pluviôse (23 janvier 1799), il lui envoie le procès-verbal qu'il demandait, et des nouvelles de l'huilerie :

« Il a gelé ici terriblement, malgré ça le colsa n'est pas engelé mais il se trouve très pauvre, on en donne déjà f 14-00 par sac et on dit qu'il augmentera encore. Par conséquent jusqu'à présent (quoique la demande est grande) je ne vends pas de l'huile, il est certain qu'elle augmentera, elle est à présent à L 48 à 49 comme on dit. Le pain du colsa est à f 6-0-0. »

Il va faire abattre les arbres que Liévin François a achetés, en y employant « des ouvriers qui vous sont redevables », et avoue ne pas pouvoir payer les créanciers Clemmens et Crombrugghe. De sa cellule, Liévin François donne ses propres ordres : couper les arbres de la vente Boeykens avant la montée de la sève, payer la graine de lin de Frans Bouwenberghe vingt et un sous le moken, et le tenir au courant, en français, de l'hiver et du colza.

La famille se cotise. Le 26 pluviôse (14 février 1799), De Vuyst envoie de Borsbeke cinq cents florins : deux cents payés par « ma sœur de wede Matthys tot Wetteren », trois cents par Sébastien van der Straeten, le frère aîné — c'est-à-dire par un frère et une sœur de Liévin François. En post-scriptum : « Indien hy geld tot Parys van noode heeft, send hem dit » — s'il a besoin d'argent à Paris, envoyez-lui ceci. Le même courrier demande qu'on dresse pour la chasse le chien de M. Diericx, qui s'appelle César.

Les Lichtervelde

L'absence de Liévin François paralyse aussi les affaires des Lichtervelde, dont il était depuis vingt ans le greffier et l'homme de confiance. Emanuel de Lichtervelde écrit de Tamise que « le transport de Vanderstraeten à Paris » a mis ses affaires à l'arrêt, puis, le 15 janvier, il s'excuse auprès d'un créancier par « l'empêchement dans mes recettes, causé par l'absence de Vanderstraeten ». Le 17 mars, sommé de payer sous huit jours, il fait répondre qu'il ne le peut pas « soo langhe Vanderstraeten, die mijne penninghen bint, van Parijs niet wedergekeert is » — tant que Vanderstraeten, qui tient mon argent, n'est pas revenu de Paris. Le 26 avril, de Burst, Madame de Lichtervelde, née Vandewoestyne, écrit au clerc de Liévin François, Meuleman : « vermits Vanderstraeten noch niet te retour en is », qu'il convoque les fermiers pour une séance de paiement s'il a les notes de son maître, faute de quoi ils ne pourront plus payer du tout.

On continue néanmoins de lui écrire au Temple pour des affaires ordinaires. Ruiné par la Révolution — « il est cruel de perdre cent mille livres de capital et sept ou huit années d'intérêt sans en retirer un seul sol » —, Emanuel de Lichtervelde songe à se retirer à Paris par économie. Il demande au prisonnier de se renseigner : peut-on y vivre avec mille florins par an et un domestique ? Il ne veut ni le plus beau quartier ni une rue trop fréquentée, et préfère dîner chez lui, « n'aimant pas les tables d'hôtes où on est exposé à se trouver avec toutes sortes de gens, souvent des personnes suspectes, ce qui, principalement dans ce temps, peut vous mêler involontairement dans des affaires auxquelles pourtant, par votre façon de penser et de vous conduire, vous n'avez aucune part ». Il le prie de n'en parler à personne, pas même à son frère et à sa sœur, « à âme qui vive ici au pays ». Et il termine : « vous écrivez très bien quand vous voulez, et moi toujours mal ».

Avril et mai 1799

Au début d'avril, on l'attend. Le 18 germinal (7 avril), Emanuel de Lichtervelde lui écrit « à votre retour ici » ; le même jour, son frère Charles fait savoir qu'il n'aurait pas de plus grand plaisir que d'apprendre « de wedercomste van Vanderstraeten », le retour de Vanderstraeten. On lui annonce sa libération, puis on la retire. Le 22 germinal (11 avril 1799) :

« On me dit que je serois libre le 26 de ce mois, mais on m'a dit tant de mensonges que je ne crois rien, mais je le croirais quand je serois dans la rue ; ne dites rien de tout cela à personne. »

Le 26 germinal correspond au 15 avril ; la libération n'intervient pas à cette date. Le 26 avril, Madame de Lichtervelde constate qu'il n'est « noch niet te retour ».

Le 17 floréal (6 mai 1799), Charles de Lichtervelde lui écrit : « j'esperois de jour en jour avoir le plaisir de vous voir ici de retour, mais je suis toujours trompé dans mon attente ». Il lui conseille de s'adresser à une personne qu'il a vue « quelque temps avant votre départ, à Tamise et à Berlaere », qui peut s'intéresser à lui ; mais « comme elle ne veut pas être connue », il faut lui écrire sans adresse, sous enveloppe à Williams, qui se chargera de la lui faire remettre. Il s'agit, écrit-il, d'« obtenir votre liberté ».

Le lendemain, 18 floréal (7 mai), Liévin François envoie à De Meulemeester des directives détaillées pour la construction de l'huilerie de Mullem, avec un croquis marquant la place de chaque bâtiment et le calcul de la capacité des réservoirs. Il ajoute : « Il faut épargner le vin si vous l'avez, à cause, si j'arrive un jour avec quelques de mes compagnons, qu'il faut en avoir. Je suis en bonne santé, mais le temps m'ennuie beaucoup. »

Le 21 floréal (10 mai), de Gand, une amie, M. C. Rauliez, lui écrit « à la tour du temple à Paris » :

« Je m'interresse beaucoup à ce qui vous regarde, et aussi je suis surprise que vous n'avez pas eu plus de confiance en moi, vous savez que j'aurois pu peut-être vous être utile. Je m'informe de toute part pour savoir de quoi il dépent que vos affaires n'avancent pas ; j'ai fait dire à Melle votre sœur de venir me parler, et je vois qu'elle ne s'empresse pas. L'on m'a conseillé d'entreprendre les affaires à sa place, je suis à la veille de présenter une pétission, mais j'attendrai vos réponses avant, pour savoir à quoi il dépent que vous ne revenez pas avec les autres. […] Je vous prie de mettre la lettre à mon adresse pour ce que les affaires restent secrètes. »

« Vous ne revenez pas avec les autres » : à Gand, le 10 mai, on voit des détenus rentrer, et lui non, sans que personne comprenne pourquoi. [On ignore qui étaient « les autres » : Raepsaet, par exemple, ne sortira qu'après lui.]

La libération

Quatre jours plus tard, le 25 floréal an VII (14 mai 1799), un décret de levée d'écrou lui ouvre les portes du Temple. Il reproduit de larges passages de l'attestation des habitants d'Eyne. Rien, dans ce que nous possédons, ne dit qu'il ait jamais été interrogé.

Il rentre à Eyne par ses propres moyens, comme il était venu à ses frais. Raepsaet est libéré six jours après lui, le 20 mai. Le 6 juillet, cinquante-deux jours après sa sortie, Liévin François passe la première écriture de son nouveau registre de négoce : des livraisons de lin et de graines. Huit ans plus tard, quand Emanuel de Lichtervelde préparera enfin le séjour d'un an à Paris dont il rêvait en 1799, c'est encore à Liévin François qu'il demandera une lettre de crédit, et c'est lui qu'il remerciera.

La famille a conservé la correspondance de cette détention. Vers la fin du XIXe siècle, elle a été recopiée à la main sur le papier à en-tête de la filature d'Eyne.

Sources. Lettres de Liévin François van der Straeten à Charles De Meulemeester, agent de la commune d'Eyne : n° 1 (Pont-Sainte-Maxence, 12 décembre 1798), n° 2 (1er nivôse an VII), n° 3 (22 nivôse an VII), n° 4 (reçue le 2 pluviôse an VII), originaux et copies manuscrites, archives familiales ; n° 15 (22 germinal an VII) et n° 16 (18 floréal an VII), connues par les citations de José Claeys Boúúaert. Correspondance adressée à Liévin François au Temple et à Charles De Meulemeester pendant sa détention, décembre 1798 – mai 1799 (Ketele, De Brabandere, De Vuyst, Emanuel, Charles et Mme de Lichtervelde, M. C. Rauliez, Michiels van Elcke), copies manuscrites de la fin du XIXe siècle, archives familiales. Lettres de Charles De Meulemeester à Liévin François, 7 nivôse an VII (n° 20), et « à Mynheer den Pensionaris », Eyne, 20 décembre 1798 (n° 21), avec leurs brouillons, originaux et copies, archives familiales. Procès-verbal de visite domiciliaire, 23 frimaire an VII, copie conforme du 3 pluviôse an VII. Attestation des habitants d'Eyne, 4 et 7 nivôse an VII, original et copie. Écrou et signalement à la maison d'arrêt du Temple, 24 frimaire an VII, et décret de levée d'écrou du 25 floréal an VII, cités par José CLAEYS BOÚÚAERT S.J., Esquisse biographique de Liévin-François van der Straeten (archives familiales). L. PETIT, Liste générale des déportés par la loi du 19 fructidor an V, La Rochelle [1800-1808], « Liste des Citoyens du Département de l'Escaut enfermés à Paris », BnF, Gallica. Le Monde criminel. Histoire des prisons d'État, des galères et des bagnes, Paris, B. Renault, s.d., chapitre « Le Temple » (archives familiales). Genealogie van der Straeten, étude en néerlandais, p. 211-217 (archives familiales). F. HAESAERT, « Cayenne : 1798-1799 », Vlaamse Stam, 1978. V. FRIS, « Raepsaet (Jean-Joseph) », Biographie nationale, t. XVIII. Voir aussi la biographie de Liévin François et celle de Jean-Joseph Raepsaet.

Sommaire
Eyne, 26 octobre 1798 L'arrêté du Directoire Le transfert à Paris La tour du Temple La détention au secret L'attestation d'Eyne Les risques encourus Ses affaires pendant la détention Avril et mai 1799 La libération