De 1830 à 1921, la commune d'Eyne a eu deux bourgmestres, le père et le fils : Amand van der Straeten, de 1830 à 1873, puis Achille, de 1873 à 1921. Le cercle d'histoire locale qualifie l'un et l'autre de zeer geliefd, « très aimés ». La présente étude confronte ce jugement aux sources conservées : les textes d'hommage, les actes de l'administration communale et le journal de Léon Claeys Boúúaert.
La mémoire locale
En 2019, le Heemkring Westerring a consacré une notice aux deux bourgmestres1. Il conclut : Zij stonden heel dicht bij de bevolking en waren zeer geliefd (« ils étaient très proches de la population et très aimés ») ; d'Amand en particulier, qu'il zeer geliefd was bij de bevolking van Eine.
Ce jugement émane d'un cercle local, sans lien avec la famille, et près d'un siècle après la mort d'Achille. Il reprend cependant le vocabulaire des textes d'hommage contemporains, dont il convient d'examiner la nature.
Les textes d'hommage
Les témoignages d'attachement conservés sont nombreux et datés ; tous ont été produits à l'occasion de cérémonies.
En novembre 1873, aux obsèques d'Amand, prennent notamment la parole Jules Heyse, notaire et secrétaire communal ; Dekeyser, au nom du Conseil provincial ; E. Gabriels, au nom des ouvriers de la filature ; Louis Verspieren, pour l'Association libérale ; Ad. De Maeght, pour la société d'harmonie2.
En 1876, au retour du voyage de noces d'Achille, le couple est accueilli par cent cavaliers et cinquante voitures attelées, puis par un cortège à pied réunissant le conseil communal, les sociétés locales et les enfants des écoles, l'harmonie en tête.
Le 30 avril 1899, le jubilé des vingt-cinq ans de mandat d'Achille réunit 202 cavaliers, 216 voitures et cinq harmonies et fanfares des communes voisines. L'adresse des ouvriers le salue comme « non seulement chef de notre commune, mais patron de la fabrique, ou plutôt père de votre personnel ». De Maeght y parle de nouveau au nom de la société de musique, vingt-six ans après l'avoir fait aux obsèques d'Amand3.
Ces textes relèvent d'un même genre : discours prononcés devant la famille, cortèges organisés pour elle, livret imprimé en son honneur. L'image du père, présente en 1873, revient en 1899 dans les mêmes termes. Ils attestent ce qu'il était convenable de dire publiquement ; ils ne renseignent pas sur l'opinion des habitants.
Une politique paternaliste
Le terme de paternalisme désigne ici une politique explicite, dont les actes sont documentés.
L'emploi. En 1848, année de disette, la chronologie familiale note des « transformations au jardin de Eyne pour donner travail ». Amand ouvre ensuite le leerwerkhuis, atelier cantonal d'apprentissage du tissage, mis en activité le 1er septembre 1856, puis fonde la filature. L'oraison prononcée au nom des ouvriers en 1873 présente ces initiatives comme une seule et même politique d'emploi au village.
Les loisirs. La société d'harmonie Sainte-Cécile, présidée par Amand pendant plus de trente ans puis par Achille, et le Patronage offrent musique et sociabilité dans un cadre contrôlé.
La réglementation. Le 11 novembre 1892, sur proposition du bourgmestre, le conseil communal d'Eyne adopte un règlement de police et une taxe communale sur les salles de danse, approuvés par arrêté royal du 30 janvier 18934. Le préambule en donne le motif : Overwegende dat de inrichtingen der vermakelijkheden zeer nadeelig zijn voor de rust der inwoners als voor de algemeene nering (« considérant que les établissements de divertissement sont très nuisibles au repos des habitants comme au commerce »).
Toute soirée dansante publique est soumise à l'autorisation, révocable, du bourgmestre. Les enfants non accompagnés de leurs parents ou tuteurs en sont exclus ; la musique doit cesser à l'heure de fermeture des cabarets, minuit les jours de kermesse ; l'amende est doublée en cas de récidive dans l'année. Chaque bal est frappé d'une taxe de vingt-cinq francs par jour. En 1894, un tisserand gantois gagnait environ 16,77 francs par semaine5 : la taxe d'une soirée représentait près d'une semaine et demie de ce salaire. Son montant la rend dissuasive plus que fiscale. Le règlement exempte les bijzondere maatschappijen, sociétés privées dont les bals ne sont pas ouverts au public.
Le témoignage du journal de Léon Claeys Boúúaert
Léon Claeys Boúúaert, gendre d'Achille et directeur de la fabrique après lui, a tenu de 1907 à 1971 un journal qui n'était pas destiné à la publication6. C'est la seule source du dossier qui ne relève pas du discours d'apparat.
Vers 1911, du vivant d'Achille, il note une « tentative de fondation syndicat — meetings au Patronage & essai de grève à carderie ». Les réunions syndicales se tiennent donc dans une institution fondée par la famille.
L'année suivante : « Difficultés au sujet syndicats chrétiens ; articles de journaux blessants, et demi-brouille avec le clergé d'Eyne ; syndicat échoue dans la fabrique mais a les ouvriers de Maere ; donnons importantes augmentations de salaire ± 10 p.c. » La même entrée mentionne une campagne de presse, un différend avec le clergé de la paroisse, l'échec du syndicat à l'intérieur de l'usine et une hausse des salaires d'environ dix pour cent. Cette concession est l'indice le plus net de la tension sociale à cette date.
En 1916, pendant les déportations, le journal rapporte que « la colère des pauvres gens se retourne en partie contre les administrations communales, les comités de secours, les riches en général, accusés d'être de connivence avec les Allemands ». Léon Claeys Boúúaert y voit une calomnie répandue par l'occupant, contre laquelle il était impossible de se défendre publiquement. Achille était alors à la fois bourgmestre et principal employeur de la commune.
Dans les années 1930, après la mort d'Achille : « une grande partie du personnel féminin, sourdement travaillé depuis quelque temps, s'enrôle au syndicat socialiste. Cela nous met plus à l'aise pour instaurer le short time », c'est-à-dire le chômage partiel à vingt-huit heures. L'auteur considère que l'adhésion syndicale délie l'employeur de ses obligations morales envers le personnel.
Limites des sources
Le fonds familial ne conserve aucun témoignage ouvrier direct : ni correspondance, ni presse syndicale ou socialiste locale, ni procès-verbal syndical. Les seules paroles d'ouvriers conservées, l'oraison de 1873 et l'adresse de 1899, ont été prononcées devant le patron, lors de cérémonies, et conservées par la famille. Une réponse complète supposerait le dépouillement des archives syndicales, de la presse libérale et socialiste d'Audenarde et des registres du conseil communal.
Conclusion
La durée du mandat familial, quatre-vingt-onze ans dans une commune dont le conseil était élu, suppose un consentement durable des électeurs. Le qualificatif de « très aimés » appartient toutefois aux textes d'hommage, dont la mémoire locale l'a hérité. Les archives montrent une autorité de type paternel, qui procure du travail, de la musique et des écoles et réglemente aussi les divertissements. Ce système, stable pendant plusieurs décennies, rencontre une contestation ouverte à partir de 1911, avec les premières tentatives d'organisation syndicale.
1 Burgemeesters Amand en Achille van der Straeten, Heemkring Westerring, 2019.
2 Oraison funèbre de E. Gabriels, novembre 1873, reproduite dans José CLAEYS BOÚÚAERT S.J., In Memoriam d'Amand van der Straeten, 1973 (archives familiales).
3 Jubelfeest van den heer A. van der Straeten, Eyne, 30 avril 1899.
4 Gemeente Eyne — Politieverordening en gemeentetaks op de Danszalen, voté par le conseil communal le 11 novembre 1892, approuvé par arrêté royal du 30 janvier 1893 (contreseing de Burlet, ministre de l'Intérieur et de l'Instruction publique), pour un terme expirant le 31 décembre 1902. Archives familiales, 3 p. Le montant de 25 francs figure à l'article 6 du règlement et dans l'extrait de l'arrêté royal.
5 Salaires gantois d'après Peter SCHOLLIERS ; voir la note sur les équivalences.
6 Journal de Léon Claeys Boúúaert, archives familiales ; voir le carnet, année par année.
Voir aussi : Amand van der Straeten · Achille van der Straeten · la filature de lin · la société d'harmonie Sainte-Cécile.