Les articles du site donnent les équivalences en euros sans exposer leur calcul et renvoient à la présente note.
Les études du site citent de nombreuses sommes : bilans, dots, gages, loyers, prix de vente. Données telles quelles, elles ne permettent pas de juger s'il s'agit d'une fortune, d'une aisance ou d'une somme ordinaire.
Les équivalents en euros donnés entre parenthèses dans les articles sont une aide à la lecture, non une donnée d'archive. La présente note expose leur mode de calcul et leurs limites.
Les méthodes de conversion
Convertir une somme ancienne suppose de choisir un terme de comparaison. Aucun choix n'est neutre. Sur une même somme, les méthodes usuelles donnent des résultats qui peuvent varier dans un rapport de un à plusieurs dizaines.
| Méthode | Ce qu'elle compare | À quelle question elle répond |
|---|---|---|
| Prix à la consommation | un panier de biens courants | que pouvait-on acheter ? |
| Taux de salaire | l'heure de travail d'un ouvrier | combien de travail humain cela commandait-il ? |
| Revenu annuel | l'année de travail d'un ouvrier | combien d'hommes cela faisait-il vivre un an ? |
| Coût de la construction | matériaux et main-d'œuvre du bâtiment | que coûterait-il de le rebâtir ? |
| Produit intérieur par tête | la production moyenne d'un habitant | combien d'années de production moyenne ? |
| Part du produit national | l'économie du pays entière | quel poids cela pesait-il dans le pays ? |
| Métal précieux | le poids d'or ou d'argent de la monnaie | combien de métal cela faisait-il ? |
Cet écart ne résulte pas d'un défaut de calcul mais de l'évolution des prix relatifs : le pain, le tissu, l'éclairage ont fortement baissé en valeur réelle, tandis que la main-d'œuvre, les soins, la domesticité et la construction ont fortement augmenté. Les économistes désignent ce phénomène sous le nom d'effet Baumol : les métiers où la productivité progresse peu deviennent relativement plus chers, décennie après décennie.
Sur la période étudiée, le phénomène se mesure. Entre 1874 et aujourd'hui, les prix belges à la consommation ont été multipliés par trois cents, tandis que le salaire horaire du tisserand retenu comme étalon, rapporté à celui d'aujourd'hui, l'a été par deux mille trois cents. Le prix du travail a donc augmenté près de huit fois plus vite que les prix : une heure de travail achète aujourd'hui près de huit fois plus de biens courants qu'en 1874. Pour cette raison, convertir le capital d'une usine par les prix à la consommation donne un résultat huit fois plus faible.
La composition du panier s'est elle-même transformée : l'alimentation pesait 60,7 % de l'indice officiel belge de l'entre-deux-guerres et 58,3 % des budgets ouvriers réels de 1929 ; elle n'en représente plus aujourd'hui qu'une fraction. Un indice des prix chaîné sur cent cinquante ans relie ainsi des paniers sans commune mesure.
Le généalogiste belge Karel Lemmens en a donné une démonstration : il convertit cent florins de 1750 de cinq manières, avec des résultats compris dans un rapport de un à quatre-vingt-six. Sa conclusion : si l'on veut se faire une idée de la richesse ou de la pauvreté de nos ancêtres, mieux vaut les comparer aux autres villageois qu'à nous-mêmes.
La méthode retenue
Les équivalences sont calculées en travail : les sommes anciennes sont rapportées au salaire d'un ouvrier de la même époque et du même métier, puis ce travail est converti au salaire d'aujourd'hui. Le concept est celui du prix réel de Jean Fourastié, qui exprime une valeur en heures de travail.
Ce choix repose sur trois raisons.
La première tient à la nature des sommes : pour un capital industriel ou une fortune, la comparaison avec un panier de consommation n'est pas pertinente. La question pertinente est celle de la quantité de travail que la somme permettait de commander.
La deuxième est que la famille achetait avant tout du travail : la filature employait des centaines de personnes, et sa valeur, dans la commune, se mesurait en emplois.
La troisième est d'ordre pratique : la méthode est indépendante de l'inflation et des dévaluations, nombreuses et importantes dans l'histoire du franc belge.
Ce choix s'écarte de la recommandation de Peter Scholliers, auteur du manuel de référence pour les généalogistes flamands, qui préfère convertir par les prix et ne réserve à la méthode du salaire qu'un rôle de cadre. Il admet cependant que chacun doit décider de ce qui lui paraît le plus parlant, et que les combinaisons sont bienvenues.
L'étalon : le tisserand gantois
Le métier de référence est le tisserand de l'industrie textile gantoise, métier des ouvriers d'Eyne. Sa série de salaires est publiée pour douze années entre 1845 et 1910.
L'exclusion de la série Voortman
La série la plus détaillée dont dispose l'historiographie est celle de la cotonnière Voortman, à Gand, dont les livres de paye ont été dépouillés année par année de 1835 à 1925. Elle n'est pas retenue.
Voortman payait ses tisserands seize à trente-huit pour cent de moins que les autres tissages de la ville. Le journal socialiste Vooruit le notait en 1905 : le tissu y était payé 5,90 francs les cent mètres contre sept à huit francs ailleurs, et concluait que « chez Voortman, le travail est bien fait, mais les salaires sont affreux ». La retenir comme norme gantoise reviendrait à prendre l'usine la moins-disante de la ville et à sous-estimer le salaire d'un sixième à plus d'un tiers.
Les salaires retenus sont donc ceux des autres établissements gantois : les usines dites A et B de Louis Varlez et la moyenne du syndicat des tisseurs pour 1910.
La durée de la semaine
Un salaire hebdomadaire ne devient un taux horaire que si l'on sait combien d'heures il payait. La semaine de travail durait soixante-douze heures vers 1850, soixante-six heures et demie en 1870-1874 (chiffre mesuré, non estimé) et soixante-six heures vers 1900. Elle en fait aujourd'hui un peu plus de la moitié.
Comparer une journée de 1874, qui durait environ onze heures, à une journée d'aujourd'hui, bien plus courte, reviendrait à comparer deux grandeurs différentes sous le même nom. La comparaison porte donc sur des heures.
Le salaire contemporain de référence
La méthode de Fourastié compare un métier à lui-même. Le tisserand gantois de 1874 est ici comparé à un salaire actuel de quinze euros de l'heure, salaire horaire net d'un maçon, seul chiffre contemporain tiré d'une source publiée ; aucun salaire actuel d'ouvrier textile belge n'est disponible dans une source publiée.
La comparaison porte donc sur un métier ancien et un métier voisin d'aujourd'hui. Ce choix influe sur le résultat : à douze euros de l'heure, tous les coefficients seraient inférieurs d'un cinquième.
Les coefficients annuels
De cette série et de ces durées se déduit un coefficient propre à chaque année.
| Année | Salaire hebdomadaire | Semaine | Taux horaire | Coefficient |
|---|---|---|---|---|
| 1857 | 14,22 fr | 70,2 h | 0,2026 fr/h | × 74 |
| 1865 | 16,19 fr | 68,2 h | 0,2374 fr/h | × 63 |
| 1873 | 18,32 fr | 66,5 h | 0,2755 fr/h | × 54 |
| 1874 | 17,64 fr | 66,5 h | 0,2653 fr/h | × 57 |
| 1875 | 16,96 fr | 66,4 h | 0,2554 fr/h | × 59 |
| 1885 | 16,69 fr | 66,3 h | 0,2517 fr/h | × 60 |
| 1894 | 16,77 fr | 66,1 h | 0,2537 fr/h | × 59 |
Le coefficient n'évolue pas de façon régulière : les salaires nominaux gantois ont peu varié entre 1875 et 1898, alors que les prix baissaient. Un coefficient unique pour tout le siècle effacerait cette variation.
Trois réserves s'imposent. Les douze points relevés proviennent d'établissements différents : la série n'est pas parfaitement homogène. Les valeurs sont lues sur un graphique, à deux dixièmes de franc près. Toutes les années du tableau ci-dessus sont interpolées entre deux points mesurés.
Les périodes à étalon propre
La série gantoise commence en 1845 et s'arrête en 1910. Avant et après, un autre étalon est employé plutôt qu'une extrapolation.
| Période | Étalon | Valeur | Pourquoi |
|---|---|---|---|
| XVIIIe siècle | manœuvre à 10 stuivers la journée | florin ≈ 230 € | aucune série gantoise ne remonte si haut |
| 1914-1922 | indice ABEX du coût de la construction | 26,55 €/franc | il s'agit d'un bâtiment : l'ABEX est l'instrument fait pour cela |
| 1926 | exception : indice des prix | 1,26 €/franc | aucun salaire belge de 1926 n'est sourcé |
| avant 1835 | aucun | — | aucune série belge identifiée ne remonte plus haut |
La construction du Dyckbosch
La maison bâtie par Pierre van der Straeten entre 1914 et 1922 a coûté 45 557 francs. Un coefficient salarial du XIXe siècle ne convient pas à cette dépense. L'instrument adapté est l'indice ABEX, indice belge du coût de la construction publié par l'Association belge des experts, dont la base est fixée à 1 au 1er janvier 1914, quelques mois avant le chantier, et qui vaut 1 071 au second semestre 2026. D'où 1,21 million d'euros.
Ce chiffre mesure le coût de bâtir, non le prix de vendre : la valeur qu'atteindrait aujourd'hui une telle maison sur le marché est une autre question, qui n'est pas traitée ici.
Le franc de 1926
Les actes de tutelle des orphelins d'Eyne sont de novembre et décembre 1926. Or la stabilisation Francqui du 25 octobre 1926, quelques semaines plus tôt, a fixé le franc au septième de sa valeur d'avant 1914.
Diviser par sept serait cependant erroné en sens inverse : la valeur-or d'une monnaie et le niveau des prix intérieurs sont deux grandeurs distinctes. Francqui a délibérément stabilisé le franc en dessous de son pouvoir d'achat interne, pour soutenir les exportations ; le rattrapage des prix a suivi : l'indice belge des prix bondit de près de vingt pour cent en 1926 et de plus de vingt-cinq en 1927. Les prix belges de 1926 n'avaient pas été multipliés par sept depuis 1914, mais par un peu plus de six.
Faute d'un salaire journalier belge de 1926 qui soit sourcé, ces montants sont les seuls du site convertis par les prix, à 1,26 euro par franc.
La méthode par les prix
Cette méthode, la plus répandue, est présentée ici à titre de comparaison. Elle repose sur l'indice belge des prix à la consommation, publié année par année de 1835 à nos jours. Appliquée au capital de la filature, elle donnerait 6,7 millions d'euros là où la méthode du travail en donne cinquante et un. Les deux méthodes répondent à deux questions différentes ; l'écart entre elles, un rapport de sept et demi, correspond à celui qui a été exposé plus haut.
Ses limites, pour les sommes étudiées ici :
- elle compare un panier de consommation, ce qui n'a pas de sens pour un capital d'entreprise ;
- le panier de 1874 et celui d'aujourd'hui n'ont presque aucun article en commun ;
- elle sous-estime systématiquement, parce que l'industrialisation a fait baisser précisément les biens qui composent ce panier.
Elle demeure en revanche adaptée à ce qu'elle mesure : le prix d'une chose ordinaire, d'une denrée, d'un loyer.
Tableau des équivalences
| Somme | Année | Nature de la somme | Coefficient | Équivalent |
|---|---|---|---|---|
| 600 000 fr | 1873 | capital au 31 octobre 1873 | × 54 | 32 M€ |
| 900 000 fr | 1874 | capital total de la filature | × 57 | 51 M€ |
| 859 618 fr | 1874 | total du bilan | × 57 | 49 M€ |
| 750 000 fr | 1874 | capital d'apport au 31 octobre | × 57 | 43 M€ |
| 420 000 fr | 1885 | rachat de la part Vandeputte | × 60 | 25 M€ |
| 166 847 fr | 1875 | actifs de l'huilerie de Mullem | × 59 | 9,8 M€ |
| 150 000 fr | 1874 | terrains, bâtiments, logements d'ouvriers | × 57 | 8,6 M€ |
| 102 045 fr | 1874 | bénéfice net de l'exercice | × 57 | 5,8 M€ |
| 34 015 fr | 1874 | revenu annuel de la filature | × 57 | 1,9 M€ |
| 1 900 fr | 1857 | subvention publique de la leerwerkhuis | × 74 | 141 000 € |
| 45 557 fr | 1914-22 | construction du Dyckbosch | × 26,55 (ABEX) | 1,21 M€ |
| 1 076 853 fr | 1926 | patrimoine des cinq orphelins | × 1,26 (prix) | 1,36 M€ |
| 1 001 livres de gros | 1794 | achat du Bekemolen | × 1 380 | 1,38 M€ |
Une incertitude subsiste sur les 150 000 francs : les pièces du fonds les rattachent tantôt à une mise initiale de 1865, tantôt aux terrains et bâtiments inscrits au bilan de 1874. Le second rattachement, qui est celui de l'acte, est retenu ici ; si les deux sommes sont distinctes, le tableau est incomplet d'une ligne.
Chaque somme renvoie à l'article qui l'établit et en donne la cote d'archive ; le tableau donne seulement la chaîne de calcul. Chaque ligne est reproductible : le montant multiplié par le coefficient affiché donne la valeur affichée, aux arrondis près. Les équivalents sont donnés à deux chiffres significatifs, la méthode ne permettant pas une précision supérieure.
Pour la ligne de 1794, la conversion des monnaies de compte est celle de Karel Lemmens : une livre de gros de Flandre vaut six florins, et douze livres parisis, et non six comme on le lit souvent. Le parisis de Flandre ne doit pas être confondu avec la livre parisis royale française. Le florin valant deux journées de manœuvre, soit environ 230 €, la livre de gros en vaut donc douze, soit environ 1 380 €.
Exprimé en temps de travail, le capital de la filature en 1874 représentait environ trois millions quatre cent mille heures de travail de tisserand, soit mille ans de travail pour un homme seul à soixante-six heures par semaine.
Les sommes non converties
Deux sommes ne se prêtent à aucune conversion.
Les 12 000 francs de contributions directes d'Achille van der Straeten en 1894 ne sont ni un prix, ni un salaire, ni un budget, mais un cens, c'est-à-dire le seuil d'impôt qu'il fallait payer, sous le régime censitaire, pour être électeur ou éligible. Leur signification est positionnelle et non monétaire : Achille figurait parmi les 543 éligibles au Sénat d'un pays qui comptait alors un peu plus de cinq millions d'habitants, soit environ un homme sur dix mille.
Les 5 716 francs en litige dans la vente communale d'Eyne de 1817 sont antérieurs à la plus ancienne série de prix belge identifiée, qui commence en 1835. Faute de coefficient sourcé pour cette année, la somme reste en francs.
Limites de la méthode
Le coefficient repose sur deux nombres, un salaire ancien et un salaire d'aujourd'hui. Il est robuste dans son ordre de grandeur, pas dans sa décimale. Écrire 50,9 millions plutôt que 51 serait une fausse précision.
Une heure de travail de 1874 n'équivaut pas à une heure d'aujourd'hui : elle s'effectuait six jours sur sept, sans congés payés, sans assurance maladie, sans pension, et souvent dès douze ans. Le rapport compare des salaires, pas des conditions.
Le salaire d'aujourd'hui n'est pas celui du même métier (voir plus haut).
Aucune de ces méthodes ne mesure le poids social d'une fortune. Le travail était alors bon marché relativement à ce qu'il produisait, de sorte qu'une somme donnée commandait beaucoup de bras sans représenter pour autant la même part de l'économie qu'aujourd'hui. On en a une mesure directe dans une usine gantoise comparable : chez Voortman, la masse salariale est tombée de quarante pour cent du coût de production vers 1800 à seize pour cent vers 1900. Il s'agit du cas d'une entreprise ; aucune statistique nationale équivalente n'est disponible. Une conversion, quelle qu'elle soit, ne restitue pas ce déplacement.
Le choix de la méthode pèse enfin davantage que tout raffinement de calcul : le chiffre donné entre parenthèses est une convention, dont la présente note expose les termes.
Sources
Peter SCHOLLIERS, « L'écart salarial entre femmes et hommes dans un tissage de coton gantois au XIXe siècle », Le Mouvement social, n° 276, 2021, p. 93-106 — salaires hebdomadaires des tissages gantois, figure 3.
Peter SCHOLLIERS, « L'identité des ouvriers-mécaniciens gantois au XIXe siècle », Histoire, Économie et Société, 6/1, 1987, p. 83-111 — taux horaires et durée de la semaine, p. 99 ; salaires journaliers du lin, tableau 2.
Peter SCHOLLIERS, « Frank en euro: een handleiding », Vlaamse Stam, 58/2, 2022, p. 142-152 — indice belge des prix 1835-2021 et salaire horaire du maçon.
Peter SCHOLLIERS, « A methodological note on real wages during the inter-war years », Historical Social Research, 41, 1987, p. 40-50 — pondération de l'indice belge de l'entre-deux-guerres.
Karel LEMMENS, « Rekenmunt en courant geld », Vlaamse Stam, 27/7-8, 1991, p. 339-362 — monnaies de compte, équivalence de la livre de gros et du florin, et les cinq conversions de cent florins.
Herman VAN DER WEE et Étienne SCHOLLIERS, Documents pour l'histoire des prix et salaires en Flandre et en Brabant — salaire journalier du manœuvre au Franc de Bruges vers 1740, dix à douze stuivers.
Max GOTTSCHALK, « Le pouvoir d'achat et la consommation des ouvriers belges à différentes époques », Revue internationale du Travail, 25/6, 1932, p. 823-841 — la méthode des journées de travail.
Jean FOURASTIÉ, Pouvoir d'achat, prix et salaires, Paris, 1977 — le concept de prix réel.
Peter SCHOLLIERS, Wages, Manufacturers and Workers in the Nineteenth-Century Factory. The Voortman Cotton Mill in Ghent, Oxford-Washington, Berg, 1996, et M. SCHOLLIERS, Bedrijfsgeschiedenis van de firma A. Voortman – N.V. Texas, Bruxelles, 1975, p. 89-92 — charge salariale de Voortman dans le coût de production.
Ivo MAES, A century of macroeconomic thought at the National Bank of Belgium, p. 48-49 — stabilisation Francqui, taux de change retenu et rattrapage des prix de 1926-1927.
Moniteur belge, n° 62, Province de Flandre orientale, 10 juin 1893 — liste des éligibles au Sénat.
Indice ABEX du coût de la construction, base 1 au 1er janvier 1914 ; valeur du second semestre 2026 publiée par l'Association belge des Experts.
Indice des prix à la consommation, Statbel, base 1914 = 100.