Source primaire · texte

La lettre sur la mort de Joseph

Paris, 16 novembre 1918
Le prêtre qui l'a assisté écrit, cinq semaines après. Il n'écrit pas à sa mère : elle était morte quatre mois plus tôt.

Lettre autographe de quatre pages, archives familiales. Transcrite verbatim en septembre 2026 ; signature et mention de qualité vérifiées sur l'image.

Ce que c'est

Joseph van der Straeten (1888-1918), huitième enfant d'Achille van der Straeten et de Marie Emma van den Peereboom, meurt à Paris le 12 octobre 1918 de la grippe espagnole, à trente ans. Il avait quitté la Belgique en octobre 1914, servi dans l'armée belge, été réformé pour maladie en 1917, puis était entré au séminaire de Saint-Sulpice ; le carnet de son beau-frère Léon précise qu'il « venait de prendre la soutane en octobre 1918 ».

Cette lettre est écrite cinq semaines plus tard par le prêtre qui l'a assisté.

Qui écrit, et à qui

Un prêtre, pas un médecin. La signature se lit E. Billecocq [ou G.], et sous elle une abréviation manuscrite : « pr. Sulp. » — prêtre sulpicien. C'est-à-dire un prêtre de la compagnie même que Joseph venait de rejoindre. Aucun mot de « prêtre », « aumônier », « docteur » ou « médecin » n'apparaît dans le corps de la lettre ; la qualité ne tient qu'à ces deux abréviations et à ce qu'il décrit : il administre les trois sacrements, et il a ce jour-là « 6 cas de mourants ».

Le papier n'est pas à en-tête. Pas de cachet, pas de tampon, pas d'emblème : une adresse écrite à la main en haut de la première page, 1 rue Pierre Larousse, Paris (XIVe), à quelques rues de l'hôpital Saint-Joseph.

Elle n'est pas adressée à sa mère. Nos notes de travail le disaient, et c'était impossible : Marie Emma van den Peereboom était morte à Eyne le 17 juin 1918, quatre mois avant son fils. La lettre commence par « Madame, » et se termine en priant la destinataire d'offrir son meilleur souvenir à « Monsieur Delaval » : elle est adressée à Madame Henry Delaval, qui venait de rejoindre en Suisse son mari, officier fait prisonnier au début de la guerre et interné là-bas. C'est elle qui avait écrit pour savoir.

De sorte que la première page entière ne parle pas de Joseph. Elle parle de la captivité de Monsieur Delaval, de la joie de leur réunion, du retour espéré en France. Joseph n'arrive qu'en haut de la deuxième page — et la phrase qui l'introduit dit bien qu'on le lui avait demandé : « C'est, en effet, moi, qui ai assisté M. Joseph Van der Straeten à ses derniers moments. »

Le texte

1 rue Pierre Larousse, Paris (XIVe) — 16 novembre 1918

Madame,

Ce n'est pas Madame Léon Demanche qui m'a appris votre départ pour la Suisse. Je l'ai deviné tout seul. Je vous savais, depuis plus de trois ans, si affligée par la cruelle séparation, résultant de la captivité de Monsieur Delaval, que, lorsque j'appris, au commencement de l'été dernier, l'arrivée en Suisse de nos officiers, faits prisonniers au début de la guerre, ma pensée se porta en premier sur vous. J'ai joui de votre bonheur ; et je vais joindre [?] maintenant pour Monsieur et Madame Henry Delaval un bonheur plus complet, celui de rentrer définitivement en France. J'en remercie Dieu de tout cœur.

C'est, en effet, moi, qui ai assisté M. Joseph Van der Straeten à ses derniers moments. Mais il a passé ici comme un météore : arrivé le vendredi 11 octobre dans l'après-midi, il est mort le samedi 12 vers 3 heures du soir. — Je n'ai même pas su son arrivée le vendredi. C'est seulement le samedi matin, vers 10 heures, qu'on me fit appeler pour lui. Je lui ai administré les trois sacrements, lui en pleine connaissance ; et j'ai admiré la présence d'esprit et le calme de ce jeune homme en face de la mort. Il a réglé tout jusqu'aux moindres détails, comme on règle une affaire ordinaire. Il m'a donné une liste des personnes, à qui je devrais écrire, avec l'indication de ce qu'il y avait à leur dire. C'est ainsi que j'ai avisé un oncle (frère de sa mère, je crois), qui habite Nantes momentanément ; — et sa sœur Madeleine, Dame du Sacré-Cœur à Newcastle-on-Tyne, au nord de l'Angleterre, etc.

J'ai revu ce jeune homme trois fois entre 10 h. du matin et 2 heures du soir. Mais il est mort vers 3 heures, dans un moment où je n'étais pas présent ; car, ce jour-là, j'ai eu 6 cas de mourants (de la fameuse grippe).

Je regrette de ne pouvoir être plus complet. Mais vous pouvez dire ou faire savoir à la famille que M. Joseph a fait une mort admirable et que rarement j'ai vu un malade accueillir la mort avec un pareil héroïsme.

Veuillez, Madame, offrir à Monsieur Delaval mon meilleur souvenir, et agréer pour vous-même l'expression de mes respectueux hommages,

E. Billecocq [?]
pr. Sulp.

Ce qu'en écrit Léon

Son beau-frère Léon Claeys Bouüaert consigne la mort de Joseph dans son carnet, à la fin de l'année 1918, sous une rubrique qu'il ouvre de ces mots — Joseph est son beau-frère, mais depuis le mariage de 1905 il est de la famille sans réserve :

Notre frère Joseph. — parti en octobre 1914 — a été quelques mois au collège Ste Croix à Neuilly, comme surveillant et professeur — puis incorporé dans l'armée belge : camp d'instruction d'Auvours, service des hôpitaux à St-Lô, puis au Havre ; — réformé en 1917 pour cause de maladie ; entré ensuite au Séminaire d'Issy-les-Moulineaux, et puis au Séminaire St-Sulpice à Paris ; — venait de prendre la soutane en octobre 1918 ; — a gagné une grippe infectieuse qui l'a emporté après quatre jours, le 12 octobre ; — est mort tout seul, à l'hôpital St-Joseph, personne de la famille n'ayant pu être prévenu à temps ; enterré au cimetière Montparnasse, caveau des Sulpiciens. (Voir note spéciale)

Les deux récits se recoupent sur l'essentiel et divergent sur un point : Léon écrit que la grippe l'a emporté en quatre jours, le prêtre qu'il est arrivé à l'hôpital le vendredi après-midi et mort le samedi. Les deux sont compatibles — Joseph a pu être malade trois jours avant d'être hospitalisé. Léon écrit de loin, sous l'occupation, des semaines après ; le prêtre écrit ce qu'il a vu.

Le « service des hôpitaux » que Léon mentionne — Saint-Lô, puis Le Havre — est le seul élément écrit qui rejoigne la tradition familiale d'un engagement auprès des blessés. Il le situe pendant son service dans l'armée belge, donc avant sa réforme de 1917, et non à Paris en 1918.

Ce que la lettre établit

Son annonce mortuaire

Deux souvenirs mortuaires ont été imprimés, l'un en français, l'autre en néerlandais. Le français porte un seul portrait, en civil ; le néerlandais en porte trois, du même homme à des moments différents de sa vie.

Trois portraits de Joseph van der Straeten sur son souvenir mortuaire néerlandais de 1918
Les trois portraits du souvenir mortuaire néerlandais. En haut, le jeune homme en civil ; en bas, barbu, en tunique à boutons. Photographie Jef Wante, Gand.

Le souvenir néerlandais le désigne d'un seul mot sous son nom : Seminarist. Le français ne donne aucune qualité.

Joseph van der Straeten en tunique, portant une croix claire sur la poitrine
Le portrait en tunique, agrandi.

Les deux portraits du bas montrent un homme barbu en tunique à col droit et à rangée de boutons clairs, avec une poche de poitrine et, sur le côté gauche de la poitrine, une croix claire. Ce n'est pas un vêtement civil, et ce n'est pas une soutane.

C'est l'image que la famille a gardée en mémoire, et qui fonde la tradition d'un engagement auprès des blessés. Elle ne suffit pas à nommer le service : la croix sur la poitrine est nette, mais l'insigne n'est pas assez lisible à cette échelle pour dire de quelle organisation il s'agit. Ce que l'image établit, c'est que Joseph a porté un uniforme marqué d'une croix, entre son départ de 1914 et sa mort.

Sa propre voix

Le souvenir néerlandais cite, sous la mention « Woorden uit een brief van den overledene » — mots tirés d'une lettre du défunt —, un passage de Joseph lui-même :

« Wie zal ik nog 't huis wederzien ? zal ik 't huis nog geraken ? Onze hoop van eens eeuwig vergaderd te zijn laat ons al de wederwaardigheden van dit vergankelijk leven verdragen. »

Qui reverrai-je encore à la maison ? parviendrai-je seulement à y arriver ? Notre espérance d'être un jour réunis pour l'éternité nous fait supporter toutes les traverses de cette vie passagère.

Il écrit cela depuis l'exil, à une famille qu'il ne reverra pas. Sa mère meurt à Eyne en juin 1918 sans qu'il ait pu revenir ; lui meurt à Paris en octobre. La lettre dont ces lignes sont tirées n'a pas été retrouvée.

Ce qui manque encore

Sources : lettre autographe de 4 pages, E. Billecocq [?], Paris, 16 novembre 1918 ; souvenirs mortuaires français (Maison St-Augustin, Gand) et néerlandais (photographie Jef Wante, Gand) ; carnet de Léon Claeys Bouüaert. Archives familiales. Transcription verbatim, septembre 2026. Signature, mention « pr. Sulp. » et absence d'en-tête imprimé vérifiées sur l'image.

Voir aussi : le carnet de Léon, page à page · Achille van der Straeten, son père · Marie Emma van den Peereboom, sa mère · l'allocution de 1905

Sommaire
Ce que c'est Qui écrit, et à qui Le texte Ce qu'en écrit Léon Ce que la lettre établit Son annonce mortuaire Sa propre voix Ce qui manque encore