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La lettre sur la mort de Joseph

Paris, 16 novembre 1918
Lettre du prêtre qui l'assista, écrite cinq semaines après sa mort à une destinataire que la lettre elle-même permet d'identifier.

Lettre autographe de quatre pages, archives familiales.

Joseph van der Straeten (1888-1918), huitième enfant d'Achille van der Straeten et de Marie Emma van den Peereboom, meurt à Paris le 12 octobre 1918 de la grippe espagnole, à trente ans. Il avait quitté la Belgique en octobre 1914, servi dans l'armée belge, été réformé pour maladie en 1917, puis était entré au séminaire de Saint-Sulpice ; le carnet de son beau-frère Léon précise qu'il « venait de prendre la soutane en octobre 1918 ».

La lettre a été écrite cinq semaines plus tard par le prêtre qui l'a assisté.

L'auteur et la destinataire

L'auteur. La signature se lit Billecocq, précédé d'une initiale, E. ou G., et sous elle une abréviation manuscrite : « pr. Sulp. », prêtre sulpicien, c'est-à-dire membre de la compagnie que Joseph venait de rejoindre. Les mots « prêtre », « aumônier », « docteur » ou « médecin » n'apparaissent pas dans le corps de la lettre ; la qualité de l'auteur ressort de ces deux abréviations et de ce qu'il rapporte : il administre les trois sacrements et compte ce jour-là « 6 cas de mourants ».

Le papier ne porte ni en-tête, ni cachet, ni tampon, ni emblème, mais seulement une adresse écrite à la main en haut de la première page, 1 rue Pierre Larousse, Paris (XIVe), à quelques rues de l'hôpital Saint-Joseph.

La destinataire. La lettre n'est pas adressée à la mère de Joseph : Marie Emma van den Peereboom était morte à Eyne le 17 juin 1918, quatre mois avant son fils. Elle commence par « Madame, » et se termine en priant la destinataire d'offrir son meilleur souvenir à « Monsieur Delaval » : elle est adressée à Madame Henry Delaval, qui venait de rejoindre en Suisse son mari, officier fait prisonnier au début de la guerre et interné en Suisse. Elle avait écrit au prêtre pour s'enquérir de Joseph. Les Delaval étaient des amis de la famille.

La première page traite de la captivité de Monsieur Delaval, de la réunion des époux et de leur retour espéré en France. Joseph n'est mentionné qu'en haut de la deuxième page, dans une phrase qui répond à une demande : « C'est, en effet, moi, qui ai assisté M. Joseph Van der Straeten à ses derniers moments. »

Le texte

1 rue Pierre Larousse, Paris (XIVe) — 16 novembre 1918

Madame,

Ce n'est pas Madame Léon Demanche qui m'a appris votre départ pour la Suisse. Je l'ai deviné tout seul. Je vous savais, depuis plus de trois ans, si affligée par la cruelle séparation, résultant de la captivité de Monsieur Delaval, que, lorsque j'appris, au commencement de l'été dernier, l'arrivée en Suisse de nos officiers, faits prisonniers au début de la guerre, ma pensée se porta en premier sur vous. J'ai joui de votre bonheur ; et je vais joindre [?] maintenant pour Monsieur et Madame Henry Delaval un bonheur plus complet, celui de rentrer définitivement en France. J'en remercie Dieu de tout cœur.

C'est, en effet, moi, qui ai assisté M. Joseph Van der Straeten à ses derniers moments. Mais il a passé ici comme un météore : arrivé le vendredi 11 octobre dans l'après-midi, il est mort le samedi 12 vers 3 heures du soir. — Je n'ai même pas su son arrivée le vendredi. C'est seulement le samedi matin, vers 10 heures, qu'on me fit appeler pour lui. Je lui ai administré les trois sacrements, lui en pleine connaissance ; et j'ai admiré la présence d'esprit et le calme de ce jeune homme en face de la mort. Il a réglé tout jusqu'aux moindres détails, comme on règle une affaire ordinaire. Il m'a donné une liste des personnes, à qui je devrais écrire, avec l'indication de ce qu'il y avait à leur dire. C'est ainsi que j'ai avisé un oncle (frère de sa mère, je crois), qui habite Nantes momentanément ; — et sa sœur Madeleine, Dame du Sacré-Cœur à Newcastle-on-Tyne, au nord de l'Angleterre, etc.

J'ai revu ce jeune homme trois fois entre 10 h. du matin et 2 heures du soir. Mais il est mort vers 3 heures, dans un moment où je n'étais pas présent ; car, ce jour-là, j'ai eu 6 cas de mourants (de la fameuse grippe).

Je regrette de ne pouvoir être plus complet. Mais vous pouvez dire ou faire savoir à la famille que M. Joseph a fait une mort admirable et que rarement j'ai vu un malade accueillir la mort avec un pareil héroïsme.

Veuillez, Madame, offrir à Monsieur Delaval mon meilleur souvenir, et agréer pour vous-même l'expression de mes respectueux hommages,

Billecocq
pr. Sulp.

Le témoignage du carnet de Léon

Son beau-frère Léon Claeys Boúúaert consigne la mort de Joseph dans son carnet, à la fin de l'année 1918, sous une rubrique qu'il ouvre de ces mots ; depuis le mariage de 1905, il désigne les frères et sœurs de sa femme comme les siens :

Notre frère Joseph. — parti en octobre 1914 — a été quelques mois au collège Ste Croix à Neuilly, comme surveillant et professeur — puis incorporé dans l'armée belge : camp d'instruction d'Auvours, service des hôpitaux à St-Lô, puis au Havre ; — réformé en 1917 pour cause de maladie ; entré ensuite au Séminaire d'Issy-les-Moulineaux, et puis au Séminaire St-Sulpice à Paris ; — venait de prendre la soutane en octobre 1918 ; — a gagné une grippe infectieuse qui l'a emporté après quatre jours, le 12 octobre ; — est mort tout seul, à l'hôpital St-Joseph, personne de la famille n'ayant pu être prévenu à temps ; enterré au cimetière Montparnasse, caveau des Sulpiciens. (Voir note spéciale)

Les deux récits concordent sur l'essentiel et divergent sur un point : selon Léon, la grippe l'a emporté en quatre jours ; selon le prêtre, Joseph est arrivé à l'hôpital le vendredi après-midi et mort le samedi. Les deux indications sont compatibles si Joseph a été malade trois jours avant son hospitalisation. Léon écrit à distance, sous l'occupation, plusieurs semaines après les faits ; le prêtre est un témoin direct.

Le « service des hôpitaux » que Léon mentionne — Saint-Lô, puis Le Havre — est le seul élément écrit qui rejoigne la tradition familiale d'un engagement auprès des blessés. Il le situe pendant son service dans l'armée belge, donc avant sa réforme de 1917, et non à Paris en 1918.

Portée du document

Les images commémoratives

Deux images commémoratives ont été imprimées, l'un en français, l'autre en néerlandais. Le français porte un portrait, en civil ; le néerlandais en porte trois.

Trois portraits de Joseph van der Straeten sur l'image commémorative néerlandaise de 1918
Les trois portraits de l'image commémorative néerlandaise. En haut, le jeune homme en civil ; en bas, barbu, en tunique à boutons. Photographie Jef Wante, Gand.

L'image néerlandaise le désigne d'un seul mot sous son nom : Seminarist. Le français ne donne aucune qualité.

Joseph van der Straeten en tunique, portant une croix claire sur la poitrine
Le portrait en tunique, agrandi.

Les deux portraits du bas montrent un homme barbu en tunique à col droit et à rangée de boutons clairs, avec une poche de poitrine et, sur le côté gauche de la poitrine, une croix claire. Il ne s'agit ni d'un vêtement civil ni d'une soutane.

Cette image, conservée dans la mémoire familiale, fonde la tradition d'un engagement auprès des blessés. Elle ne permet pas d'identifier le service : la croix est nette, mais l'insigne n'est pas assez lisible à cette échelle pour désigner une organisation. Elle atteste que Joseph a porté un uniforme marqué d'une croix entre son départ de 1914 et sa mort.

Un extrait de lettre de Joseph

L'image néerlandaise cite, sous la mention « Woorden uit een brief van den overledene » — mots tirés d'une lettre du défunt —, un passage de Joseph lui-même :

« Wie zal ik nog 't huis wederzien ? zal ik 't huis nog geraken ? Onze hoop van eens eeuwig vergaderd te zijn laat ons al de wederwaardigheden van dit vergankelijk leven verdragen. »

Qui reverrai-je encore à la maison ? parviendrai-je seulement à y arriver ? Notre espérance d'être un jour réunis pour l'éternité nous fait supporter toutes les traverses de cette vie passagère.

Ces lignes sont écrites depuis l'exil ; Joseph ne revit pas sa famille. Sa mère meurt à Eyne en juin 1918 sans qu'il ait pu revenir, et lui-même meurt à Paris en octobre. La lettre dont elles sont tirées n'est pas conservée dans le fonds.

Sources : lettre autographe de 4 pages, Billecocq, Paris, 16 novembre 1918 ; images commémoratives française (Maison St-Augustin, Gand) et néerlandaise (photographie Jef Wante, Gand) ; carnet de Léon Claeys Boúúaert. Archives familiales.

Voir aussi : le carnet de Léon, année par année · Achille van der Straeten, son père · Marie Emma van den Peereboom, sa mère · l'allocution de 1905

Sommaire
L'auteur et la destinataire Le texte Le témoignage de Léon Portée du document Les images commémoratives Un extrait de lettre de Joseph