Cahier plié de huit pages sur papier timbré, et sa copie manuscrite du XIXe siècle. Archives familiales.
Les 4 et 5 brumaire an VII — 25 et 26 octobre 1798 — la Guerre des Paysans soulève la Flandre contre la conscription française. Les insurgés prennent Audenarde, puis entrent à Eyne. Liévin François van der Straeten, greffier de la commune, est arrêté peu après : il arrive à la prison du Temple, à Paris, le 13 décembre 1798.
Le 24 décembre, onze jours après son arrivée au Temple, trente-cinq habitants d'Eyne signent en sa faveur l'attestation. Le 27 décembre, les administrateurs du canton d'Audenarde la légalisent. Un descendant qui a classé ces papiers lui a donné le numéro 18 d'un dossier :
« Pièce n° 18. — Attestation de notables d'Eyne et d'Audenarde, en faveur de Liévin Van der Straeten, qu'il n'a pas participé aux troubles des 4 et 5 brumaire an VII, avec détails sur ces troubles. »
La copie du XIXe siècle est écrite sur le papier à en-tête de la filature — Filature de Lin et d'Étoupes · Huilerie · A. Van der Straeten · Eyne — avec la vue gravée de l'usine.
L'original et la copie
Le dossier contient l'original et sa copie. L'original est un cahier plié de huit pages sur papier timbré à 75 centimes, en-tête gravé Liberté / Égalité, cachets et signatures autographes ; son écriture est celle de l'an VII, dense et abrégée. La copie, sept pages d'une main posée du XIXe siècle, relève en outre les signatures en les nommant.
L'original fait foi ; la copie sert à la lecture. Sur les lettres du Temple, le copiste du XIXe siècle a commis au moins une erreur de chiffre. Les divergences entre les deux témoins sont signalées.
Le texte
[p. 1] Liberté — Égalité
Nous Charles Joseph de Meulemeester, agent, Pierre François van Cauwenberghe, adjoint, et [trente-trois habitants nommés], habitants de la commune d'Eyne, canton d'Audenarde, département de l'Escaut ;
déclarons et certifions pour véritable d'avoir connu depuis longtemps et de bien connaître Liévin François van der Straeten, habitant de ladite commune, que ledit van der Straeten, tant avant qu'après l'entrée des troupes républicaines dans la ci-devant Belgique, s'est toujours comporté en bon, paisible et honnête citoyen, sans jamais, soit par ses discours, par ses démarches, ou autrement, avoir troublé le repos public ; dont les attestants sont d'autant plus assurés qu'ils ont été très souvent, et plusieurs d'eux presque journellement, en sa compagnie, fréquenté sa maison, et lui la leur.
[p. 2]
Déclarons […] que le même van der Straeten, en toute occasion où il s'agissait de l'intérêt de la république, a montré son civisme et attachement envers elle, en aidant avec zèle le premier attestant agent dans ses affaires les plus importantes de la république.
Déclarons, tous les attestants, que le susdit van der Straeten ne s'est jamais mêlé, soit par ses discours, démarches, ou de quelque manière que ce soit, des brigandages, troubles et rébellions qu'une horde de scélérats a commis, passé quelques décades, dans les cantons de […], Audenaerde, Nederzwalm et ailleurs.
Tout au contraire, [onze habitants nommés] déclarent et certifient que les brigands ayant pris, le quatre brumaire an 7 de la république, la ville d'Audenaerde, se sont transportés le lendemain en foule dans la susdite commune d'Eyne ; qu'ils y ont prétendu, par des menaces les plus terribles, d'avoir les clefs de l'église pour y sonner le tocsin, et que tous les garçons de vingt jusques et y compris vingt-cinq ans devaient les accompagner pour pousser plus avant leur brigandage et augmenter leur nombre ; et qu'ils prétendaient d'avoir le premier attestant agent pour exécuter le dessein de rébellion.
[p. 3]
Déclarant, le premier attestant agent, craignant l'arrivée de ces brigands et leurs menaces, qu'il s'est adressé chez le susdit van der Straeten, connaissant son bon civisme, pour concerter ensemble et prendre des mesures à l'effet de faire cesser ces troubles ; que le prédit van der Straeten a dit au premier attestant que ces brigands étaient une bande de voleurs, de scélérats et de coquins, qu'il lui conseillait de se dérober pour quelque temps à leur fureur afin d'éviter tout malheur ; et que le premier attestant agent s'est sauvé alors selon le prédit conseil.
Ce que [douze habitants, dont Régine Vlaeminck] attestent avec lui d'avoir vu et d'y avoir été présents.
[p. 4]
Déclarant et certifiant [onze habitants nommés], que le prédit van der Straeten, à l'arrivée des prédits brigands dans la susdite commune, s'est rendu d'abord à la maison commune pour sauver les registres et papiers publics qui s'y trouvaient ; et voyant que quelques brigands s'en étaient déjà saisis en partie pour les détruire, les a arrachés de force, non sans péril de sa vie, de leurs mains, et qu'il les a ainsi sauvés et portés dans sa maison.
Que les brigands lui ayant alors demandé d'un ton menaçant où était l'agent, il leur a répondu franchement que l'agent était trop honnête homme pour venir près d'eux ou se mêler de leur brigandage.
Que quelque temps après, ces brigands ayant rencontré le garde champêtre de la prédite commune d'Eyne, l'ont attaqué et lui ont reproché qu'il avait assisté à défendre la ville d'Audenaerde et y tiré sur eux, et prétendu de faire la visite de sa maison ; qu'en effet ils s'y sont transportés à cette fin. Ce que le prédit van der Straeten ayant entendu, il a envoyé de suite des hommes armés de bâtons après les brigands pour les chasser de la commune, disant qu'ils étaient des scélérats et ennemis de la république, et qu'on les pouvait même tuer.
[p. 5]
Que les brigands, de retour de la maison du champêtre, se sont transportés chez ledit van der Straeten, et y ont prétendu qu'il leur aurait livré ou fait livrer les clefs de la sacristie de l'église ; et que le même van der Straeten, pour toute réponse, leur a reproché en pleine colère leur brigandage, et qu'il était temps de se retirer, faute de quoi qu'il était fait d'eux.
Déclarant et certifiant pour véritable que Jean Baptiste Behaert, receveur des contributions foncières de la prédite commune, qu'à l'arrivée des prédits brigands le prédit van der Straeten s'est d'abord adressé audit Behaert, et lui a dit et conseillé, en présence de l'adjoint, qu'il devait sans perte de temps sauver les deniers de la république qu'il avait en caisse, ses livres et papiers, de crainte qu'ils ne tombent ès mains des brigands ; ce que l'attestant, ensuite de ce conseil, a fait.
En outre, les soussignés déclarent — ce que généralement tous les habitants de la prédite commune pourraient faire — que le prédit van der Straeten, leur concitoyen, a montré au temps desdits troubles un tel fermeté et un tel civisme contre les brigands, qu'on doit attribuer à ses soins et à sa ferme opposition à leur dessein pervers que les troubles et brigandages dans ladite commune n'ont eu aucune suite, et que les attestants ou autres habitants ont évité le pillage ou autres malheurs, dont ils sont redevables au prédit van der Straeten.
En foi de quoi nous avons délivré la présente et signé, avec offre de l'affirmer par serment y étant requis.
Fait dans la commune d'Eyne, le quatre nivôse 7me année de la république.
[p. 6 — légalisation communale]
Nous, Charles Joseph de Meulemeester agent, Pierre François van Cauwenberghe adjoint, et Jean Baptiste Behaert receveur des contributions foncières, déclarons que les citoyens qui ont signé conjointement avec eux l'attestation ci-dessus sont des habitants de la prédite commune et des mœurs et conduite irréprochables. Date que dessus.
[p. 7 — légalisation cantonale]
Les administrateurs municipaux du canton d'Audenarde, département de l'Escaut, certifient que les signatures qui précèdent sont celles de l'agent, adjoint et percepteur de la contribution foncière de la commune d'Eyne, jouissant tous d'une bonne réputation. En foi de quoi nous avons délivré la présente pour valoir là et où de droit.
Fait à Audenarde, en séance du 7 nivôse 7e année de la république française.
— cachet Municipalité du canton d'Audenarde, treize signatures
Les pages 7 et 8 de l'original sont vierges ; la dernière porte le numéro « 18 » en marge et les marques de pliure du cahier.
Portée du document
Un dossier de défense. L'attestation est signée onze jours après l'arrivée de Liévin François au Temple. Elle répond point par point à l'imputation qui lui est faite : elle affirme d'abord qu'il n'a pas pris part aux troubles, puis rapporte qu'il s'y est opposé.
Le motif de la détention. L'attestation fait connaître le motif invoqué : une imputation de participation aux troubles, à laquelle il fallait répondre par des témoignages. Ce motif ne modifie pas la nature de la détention : Liévin François a été détenu comme otage du Directoire, ce qu'établissent d'autres écrits de la famille. La pièce documente la défense organisée au village pour obtenir sa libération.
L'administration d'Eyne sous le Directoire. La pièce nomme Charles Joseph de Meulemeester agent municipal, Pierre François van Cauwenberghe adjoint, Jean Baptiste Behaert receveur des contributions foncières, et le garde champêtre — qui signe « g. champ. ». Joseph van der Straeten figure parmi les attestants et parmi les signataires.
Le récit des faits. Selon les attestants, Liévin François a arraché des registres des mains des insurgés, couvert l'agent en refusant de dire où il se cachait, fait mettre à l'abri la caisse publique et envoyé des voisins armés de bâtons chasser la bande. L'exactitude de ce récit, établi à décharge à l'intention d'un juge parisien, n'est pas vérifiable ; trente-cinq personnes l'ont signé et ont offert de l'affirmer sous serment.
La déportation en Guyane, 1797-1799
Au moment où la déportation est annoncée à Raepsaet, et donc à ses compagnons de détention, la filière de déportation vers la Guyane est en activité. Le journal tenu par l'un des déportés permet d'en suivre les étapes.
Le 9 septembre 1797, le serment de haine est imposé au clergé de Belgique, qui dispose de dix jours pour le prêter. Une minorité le prête ; la plupart refusent. En 1798 commence la poursuite des réfractaires.
Le 10 mars 1798, un premier groupe est enfermé au Rasphuis de Bruges. Il en part le 3 avril et atteint Rochefort le 15 mai, après vingt-cinq prisons de relais. Les prisonniers restent enfermés jusqu'au 1er août dans une corvette à quai. 119 ecclésiastiques embarquent alors sur La Bayonnaise ; après soixante-dix-sept jours de traversée, ils atteignent Cayenne le 16 octobre 1798, la semaine même où la Guerre des Paysans éclate en Flandre.
Le journal nomme un à un les morts, dans les marais de Conomama et de Sinnamary : dix-huit décès entre août 1798 et janvier 1799. En janvier, les neuf survivants flamands décident de fuir par la mer. Ils s'évadent dans la nuit du 11 au 12 mai 1799, font naufrage le 22 et continuent à pied ; d'autres meurent en route. Quatre seulement regagnent le pays.
« Le Directoire ne tue pas : il fait mourir ! » — la formule est de l'auteur qui a reconstitué ce voyage, et elle porte un nom d'époque : la guillotine sèche.[Cayenne]
Liévin François restait exposé à cette peine jusqu'au 30 prairial an VII, qui renversa le Directoire exécutif. L'attestation de ses voisins visait à la lui éviter.
Réserves de lecture
- Les trente-cinq noms. Ils figurent deux fois — dans le corps du texte et sous les signatures — et la copie du XIXe siècle les relit. Mais copie et original divergent sur plusieurs formes. Un patronyme n'a aucune redondance interne : il se vérifie sur l'état civil, il ne se devine pas. Ils ne sont donc pas publiés ici tant que le croisement n'est pas fait.
- Le premier canton cité, laissé en blanc ci-dessus. La graphie évoque Renaix, mais ce n'est pas ce qui est écrit.
- Le mot d'une phrase de la page 5, probablement « soigné », non assuré.
[Cayenne] ↑ F. HAESAERT, « Cayenne : 1798-1799 », Vlaamse Stam, 1978, p. 569-572 — conservé dans le fonds familial. L'auteur y indique sa propre source, qui est le récit d'un des rescapés : Ballingschap van den eerweirden Heer J. B. De Bay, naer de Fransche Guyane in Zuyd-Amerika ten jaere 1798, publié par Felix de Pachtere, Bruges, 1837, 215 p. — numérisé et librement consultable (exemplaire de la British Library). Les patronymes des déportés cités par l'article n'ont pas été revérifiés sur l'imprimé ; ils ne sont pas repris ici. Les dates, lieux et effectifs le sont.
Sources : attestation des habitants d'Eyne en faveur de Liévin François van der Straeten, 4 nivôse an VII (24 décembre 1798), légalisée par les administrateurs municipaux du canton d'Audenarde le 7 nivôse (27 décembre 1798) — original sur papier timbré, 8 p., et copie manuscrite du XIXe siècle, 7 p. Archives familiales, pièce n° 18. Date d'arrivée au Temple établie par le collationnement des lettres.
Voir aussi : Liévin François van der Straeten · Les otages du Temple · Une famille d'officiers · L'huilerie du Bekemolen