Article thématique

Libéraux et catholiques

Quatre générations, 1778 – 1971
Une famille de village traverse la Révolution, le libéralisme hollandais et la guerre scolaire — et change deux fois de camp

Article de synthèse, établi à partir des pièces du fonds et des biographies de José Claeys Boúúaert. Les interprétations sont signalées comme telles ; là où les sources se taisent, il est dit qu'elles se taisent.


En trois générations, cette famille passe d'une prudence sans opinion affichée à un libéralisme déclaré, puis à un catholicisme militant. Le mouvement paraît spectaculaire. Il l'est moins qu'il n'y paraît : ce n'est pas la famille qui bouge, c'est le pays qui se divise sous elle.

Avant 1789, la question ne se pose pas

Il faut commencer par écarter une fausse question. Demander si Liévin François van der Straeten était catholique n'a guère de sens : dans la Flandre autrichienne où il naît en 1754, tout le monde l'est. Le clivage entre libéraux et catholiques n'existe pas encore comme partage politique ; il naîtra de la Révolution, et ne structurera la vie belge qu'après 1830.

Ce qu'on peut chercher, en revanche, c'est la conduite. Et là, les sources parlent.

Liévin François, ou la prudence

José Claeys Boúúaert, qui a lu sa correspondance, est formel sur ce qu'il ignore :

« Dans ses lettres, il n'a jamais fait allusion à cette question […] Nous ne savons pas. »

Il conclut : « Liévin-François avait trop de bon sens pour s'engager dans des querelles de doctrinaires. […] la souplesse avec laquelle il s'adapta successivement aux régimes, autrichien d'abord, français et hollandais ensuite, prouve qu'il était avant tout un homme d'ordre, sachant s'accommoder des situations les plus diverses. »

Cette souplesse n'était pas du confort. Le 18 septembre 1796, le collège des chanoines d'Eyne est déclaré dissous en exécution de la loi supprimant les établissements religieux. Le Directoire interdit ensuite les manifestations du culte et poursuit le clergé réfractaire. Claeys Boúúaert observe que « ces changements en cascade ont exigé sans doute beaucoup de prudence et de diplomatie ».

La prudence ne l'a pas sauvé. En décembre 1798 il est arrêté sans délit, pour son influence supposée, et emmené comme otage au Temple, à Paris ; il n'en sortira que le 14 mai 1799. Au même moment, à Eyne, celle qui deviendra sa femme cachait chez elle un prêtre proscrit — son oncle, le dernier chanoine-curé du village — et conservait le calice d'étain dont il se servait pour dire la messe en cachette.

Les deux futurs époux subissaient donc la même répression, chacun de son côté. C'est le seul témoignage direct que nous ayons de leurs convictions, et il n'est pas verbal : il est dans ce qu'ils ont risqué.

[Claeys Boúúaert avance que le long séjour à Paris et les excès des conservateurs en 1789 auraient pu pousser Liévin François « à donner à ses enfants une éducation plutôt libérale ». Il le donne au conditionnel et conclut « nous ne savons pas ». Ce site ne le présente pas autrement.]

Amand, libéral convaincu

Le fils aîné n'a pas la réserve du père, et José Claeys Boúúaert ne s'embarrasse d'aucun conditionnel pour lui : « Amand restera toute sa vie un libéral », « rien d'étonnant donc qu'Amand ait été toute sa vie un libéral convaincu ». Ailleurs : « son fils aîné, Amand, qui fut bourgmestre de la commune dès 1830, se rangea délibérément du côté des libéraux-progressistes. Sans renier pour autant ses convictions religieuses et chrétiennes. »

La dernière phrase compte autant que les autres : le libéralisme d'Amand est politique, non religieux. En Belgique, en 1830, on peut être des deux.

L'école, et une coïncidence

En janvier 1822, à quatorze ans, Amand entre au Collège royal de Gand avec son frère Liévin. Claeys Boúúaert précise ce qu'était cette maison : « l'ancien lycée Impérial, à Baudeloo » — une institution d'enseignement officiel installée dans l'ancien couvent de Baudeloo.

C'est-à-dire dans les murs mêmes de l'abbaye dont un Duermael avait été l'abbé un siècle plus tôt, et que la Révolution avait supprimée. La famille de la mère y avait donné un prélat cistercien ; le fils y apprend le libéralisme. Rien ne relie les deux faits sinon le bâtiment — mais le bâtiment est le même.

Le collège n'était pas neutre. Claeys Boúúaert : « Le Collège est un foyer actif des idées libérales de Lamennais », et « pendant la période hollandaise, les écoles et surtout l'université étaient des foyers très actifs du libéralisme naissant ». Il ajoute un détail qui dit l'état des esprits : de 1817 à 1821, le clergé refusait l'absolution aux professeurs et aux élèves de l'enseignement officiel. Y envoyer ses fils en 1822 n'était donc pas un geste indifférent — et c'est Liévin François qui les y envoie.

Le père ne suivait pas le fils sans réserve : en 1823, il lui reproche par lettre « ses fantaisies et une fringale de changements, son manque de sérieux ».

L'alliance

Le 14 septembre 1840, Amand épouse Eulalie Caroline Amelot, fille de Jacques Chrétien Amelot (1769-1850), bourgmestre de Zingem de 1804 à sa mort, et de Heurne jusqu'en 1836. Claeys Boúúaert y voit « un second père, un homme d'excellent conseil ».

Les Amelot sont une dynastie libérale. Le centre d'archives du libéralisme belge, Liberas, leur a consacré une notice qui parle sans détour de « la liberale familie Amelot » et lui attribue le gouvernement de Zingem pendant environ cent cinquante ans : après Jacques Chrétien viennent son fils Jean-Baptiste (1815-1886), bourgmestre jusqu'à sa mort, puis Alfred Amelot (1868-1966), bourgmestre de 1896 à 1964 — soixante-huit ans de mandat —, député de 1919 à 1950 et fondateur de mutualités libérales.

Le mariage de 1840 n'est donc pas seulement une alliance de familles : c'est la rencontre de deux maisons du même bord, à deux communes de distance. Les deux familles se connaissaient d'ailleurs depuis les bancs du Collège royal, où Ivo de Borchgrave, futur beau-frère d'Amand par un autre mariage Amelot, était son condisciple seize ans avant.

Ce qui atteste ce libéralisme

Deux faits, plutôt que des mots. En 1848, Claeys Boúúaert note des « difficultés avec le curé de la paroisse, J.-Bapt. Stouthamer » — sans en dire la cause. Et à ses obsèques, le 26 novembre 1873, six discours sont prononcés : le notaire et secrétaire communal, le Conseil provincial, un délégué des ouvriers de l'usine, l'Harmonie d'Eyne — et Louis Verspieren, au nom de l'Association libérale.

Amand a été bourgmestre d'Eyne de 1830, à vingt-et-un ans, jusqu'à sa mort en 1873. Quarante-trois ans.

Achille, et le retournement

Achille fait les mêmes études que son père, au collège de Gand. Il en sort dans l'autre camp.

Le renversement n'est pas une affaire de tempérament : il a une date, et c'est celle du pays. En 1879, la loi Van Humbeeck retire l'enseignement primaire aux communes catholiques et impose l'école laïque ; les catholiques belges l'appellent la loi de malheur. C'est la guerre scolaire. Le Parlement ouvre une commission d'enquête, et chaque bourgmestre doit choisir.

Achille choisit. Il fait bâtir une école où les ouvriers de la filature envoient leurs enfants, bientôt suivie d'un pensionnat réputé dans la région : « en pleine guerre scolaire, il a délibérément choisi l'enseignement catholique ». L'historien Jan Art, qui a étudié le clergé du diocèse de Gand, écrit qu'à Eyne la « catholique suprématie » est alors « définitivement consolidée » — et le Liber Memorialis de la paroisse note la même année que « presque aucun paroissien ne manqua la communion pascale ».

Il y a une ironie que le registre paroissial souligne lui-même. Le 2 janvier 1885, le contrat qui liait la filature à M. Van de Putte, de Gand, expire. Le curé note l'événement et précise la qualité de l'associé sortant : libéral. Achille et sa sœur rachètent l'ensemble, « à un prix énorme », et le curé y voit « un grand sacrifice pour le bonheur de la paroisse ». L'usine change de camp en même temps que la commune.

Léon Claeys Boúúaert, jusqu'au bout

La génération suivante ne fait plus de politique religieuse : elle pratique. Léon Claeys Boúúaert, gendre d'Achille et bourgmestre d'Eine à son tour, meurt le 27 septembre 1971. Sa carte de dévotion dit :

« … décédé à Oudenaarde-Eine, le 27 septembre 1971, muni des secours de notre Mère la Sainte Église et de la bénédiction apostolique. […] Nous Vous remercions, Seigneur, de cette tranquille assurance dans la foi, de cette droiture, de cette intégrité, de cette inlassable bienveillance envers tous ; merci surtout de cette longue et inaltérable fidélité. »

Le cas n'est pas isolé dans la parenté. Les Duermael avaient donné un abbé de Baudeloo et une béguine du grand béguinage ; la génération des orphelins d'Eine donnera deux jésuites.

Ce que ce basculement dit

Trois observations, et la troisième est la seule qui importe.

Le mot « libéral » ne veut pas dire la même chose à chaque génération. Chez Amand, en 1830, il désigne une position politique compatible avec la foi. Après 1879, il désigne un camp qui s'oppose à l'Église sur l'école. Le père et le fils ne se seraient peut-être pas contredits s'ils avaient vécu au même moment.

Ce sont toujours les mêmes écoles. Amand devient libéral au collège de Gand ; Achille en sort catholique militant. L'institution n'a pas changé de nature entre les deux — le pays, si.

Enfin, aucun de ces hommes n'a laissé de profession de foi. On ne connaît leurs convictions que par des actes : un prêtre caché, une école bâtie, une usine rachetée, une phrase sur une carte mortuaire. Claeys Boúúaert le dit pour le premier d'entre eux, et cela vaut pour tous : nous ne savons pas ce qu'ils croyaient. Nous savons ce qu'ils ont fait.

Sources

José CLAEYS BOÚÚAERT, Esquisse biographique de Liévin-François, archives familiales — la prudence de Liévin François, l'éducation des enfants, le libéralisme d'Amand, le calice.
Jan ART, Herders en Parochianen. Kerkelijk-godsdienstig leven in het bisdom Gent 1830-1914, 1979 — la « catholique suprématie » à Eyne.
Liber Memorialis de la paroisse d'Eyne — la vente de 1885 et la communion pascale.
Lettres autographes d'Amand, archives familiales — l'entrée au Collège royal de Gand en janvier 1822.
Carte de dévotion de Léon Claeys Boúúaert, 27 septembre 1971, archives familiales.
Rapport gouvernemental sur les ateliers cantonaux de tissage, vers 1858 — la leerwerkhuis d'Eyne.
LIBERAS (centre d'archives du libéralisme belge, Gand), notice « Over dynastieën gesproken… de Amelots van Zingem » — le caractère libéral de la famille Amelot et la succession des bourgmestres de Zingem.

[Le contexte national de la guerre scolaire — loi de 1879, commission d'enquête parlementaire — est donné ici d'après ce qu'en disent les pièces du fonds et les biographies. Aucune source extérieure n'a été ajoutée ; si l'on veut développer ce cadre, il faudra le sourcer à part.]

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Avant 1789Liévin François, la prudenceAmand, libéral convaincuAchille, et le retournementLéon, jusqu'au boutCe que ce basculement ditSources