Source primaire · texte

L'allocution du 6 mai 1905

Eyne · mariage de Léon Claeys Bouüaert et de Thérèse van der Straeten
Prononcée par le frère aîné du marié, prêtre. Nous en avons deux états : le brouillon d'avant la cérémonie, et la plaquette imprimée après.

Texte établi en septembre 2026 d'après la plaquette imprimée Allocution prononcée par Monsieur l'abbé F. Claeys Bouüaert J. C. D., Sauer, Gand, 7 p., et d'après le manuscrit autographe inséré aux pages 7 à 9 du carnet de Léon Claeys Bouüaert. Archives familiales.

Ce que c'est

Le 6 mai 1905, dans l'église d'Eyne, Léon Claeys Bouüaert, avocat gantois de vingt-cinq ans, épouse Thérèse van der Straeten, fille du bourgmestre. C'est ce mariage qui fait entrer les Claeys Bouüaert dans la famille — et qui nous vaut, par le carnet que Léon tiendra ensuite pendant soixante-quatre ans, la source la plus continue que nous ayons sur le XXe siècle familial.

L'allocution est prononcée par son frère aîné, Fernand Claeys Bouüaert, ordonné prêtre en 1899, docteur en droit canon de Louvain depuis juillet 1904 — la plaquette le désigne « J. C. D. », juris canonici doctor, et « professeur au Séminaire de Gand ». Il le dit lui-même dès la première phrase : il parle à deux titres, comme frère et comme délégué du curé de la paroisse.

Nous avons le texte deux fois. Le manuscrit de travail, que Léon a collé dans son carnet, avec ses ratures et ses ajouts en marge ; et la plaquette imprimée chez Sauer à Gand, encadrée de filets à fleurons, avec une lettrine et des notes de bas de page. Entre les deux, la cérémonie a eu lieu. On peut donc lire ce que Fernand comptait dire et ce qu'il a laissé fixer.

Le texte

Version imprimée, intégrale.

ALLOCUTION
prononcée par
Monsieur l'abbé F. Claeys Bouüaert J. C. D.
Professeur au Séminaire de Gand
à l'occasion du mariage de
Monsieur Léon Claeys Bouüaert
avec Mademoiselle Thérèse van der Straeten
Eyne, le 6 mai 1905

Cher frère et chère sœur,

Une double qualité me vaut l'honneur de vous adresser la parole en cette solennelle circonstance. Uni à vous par les liens du sang les plus étroits, je suis heureux de mêler aux vœux de l'Église dont je suis l'interprète, mes fraternelles félicitations. Ministre du Seigneur et délégué par le vénéré pasteur de cette paroisse, je ne puis me dérober à la tâche de vous rappeler en quelques mots et la grandeur du sacrement que vous allez recevoir, et la gravité des devoirs qui en découlent, et l'efficacité de la grâce sur laquelle, forts des promesses divines, vous pouvez compter.

Le Maître souverain de nos existences se plaît à nous rappeler spécialement, aux principales étapes de notre vie, quels liens puissants nous unissent à Lui. Si, dès l'entrée de l'homme dans le monde, Dieu le marque du sceau du chrétien, si plus tard Il l'arme, Il le fortifie, Il le nourrit, en attendant que tendrement Il lui adoucisse la dernière épreuve de son terrestre voyage, il est encore un moment, où loin de l'abandonner, Il l'entoure de nouvelles et éclatantes preuves de sollicitude et d'amour : c'est le moment où l'homme dit à celle qu'il a choisie : Sois la compagne de ma vie. Dieu alors intervient et, par un acte de cette même volonté suprême qui créa les cieux et fit sortir les mondes du néant, Il dit : ce que moi j'ai uni, que nul homme ne le sépare. Quod Deus conjunxit, homo non separet.

Vous l'entendez, mon cher frère et ma chère sœur, si librement vous vous êtes choisis, désormais vous ne vous appartenez plus de par votre seule volonté ; désormais vous êtes l'un à l'autre de par le bon plaisir divin.

Ô grande, ô indissoluble union consacrée par la toute-puissante volonté d'un Dieu ! Ô mystère de bonté divine élevant à de telles sublimités sa chétive créature !

En vérité, nous sommes ici en présence d'un grand mystère. Ce n'est pas moi qui vous le dis, mes frères. C'est l'Esprit de Dieu lui-même, par la bouche du grand apôtre des Nations : « Sacramentum hoc magnum est ; ego autem dico, in Christo et in Ecclesia »(1).

Oui, le mariage chrétien, considéré par les yeux de la foi, renferme de profondes et sublimes leçons.

Grande et redoutable leçon d'abord que celle qui vous rappelle, mon cher frère, ma chère sœur, les responsabilités que vous assumez, les graves devoirs qui demain seront les vôtres. Ces devoirs, ce n'est pas à moi qu'il appartient de vous les retracer. Qu'est-il besoin d'ailleurs d'invoquer ici, devant cet autel, le secours d'une parole humaine, fût-elle cent fois plus autorisée que la mienne ? Ces devoirs, ils vous sont proclamés par la Sagesse incréée, par cette Sagesse devant qui toute prudence humaine n'est que vaine fumée. Il est écrit : « Femme, sois soumise à ton époux, comme à ton seigneur ; car le mari est le chef de la femme, comme le Christ est le chef de son Église. Homme, aime ton épouse comme le Christ aime son Église, jusqu'à la mort et au sacrifice »(2).

Vous avez reconnu, mes frères, l'austère langage de saint Paul : éloquent résumé d'où dérivent toutes les autres obligations du mariage et dont l'observation fait ces familles nombreuses et fortes, l'orgueil et la joie de nos sociétés chrétiennes.

Douce et consolante leçon d'autre part, celle qui se dégage de l'auguste fonction que vous mêmes, mon cher frère, ma chère sœur, allez bientôt remplir. Vous allez recevoir le sacrement et en même temps vous l'administrer. Tandis que le prêtre et, à côté de lui, ces deux témoins pris parmi les plus chers de vos parents, ne sont ici présents que pour recevoir votre mutuel acquiescement, que pour le constater et l'enregistrer au nom de l'Église, c'est vous qui, pour la première fois de votre vie, êtes appelés à prononcer la parole sacramentelle qui sera le signal de l'effusion des célestes bénédictions. Bénéficiaires tout à la fois et instruments de la grâce, par votre propre action vous vous communiquerez ces forces spirituelles que vous désirez, et les prêtres de Jésus-Christ vous regarderont agir avec joie et respect.

Profonde et mystérieuse leçon enfin, que celle qui fait de l'union chrétienne de l'homme et de la femme, l'emblème d'une autre union infiniment plus haute et plus sublime. L'union matrimoniale est en effet le symbole de l'union mystique qui existe entre Jésus-Christ et son Église. Jésus aima l'Église jusqu'à se livrer pour elle : vous venez de l'entendre. Il l'aima en la sanctifiant, afin qu'elle parût aux yeux de tous, sans ride ni souillure, éclatante de pureté et de blancheur, prête à être exaltée dans le plus glorieux des triomphes ; ainsi, concluent nos Livres saints, ainsi, ô hommes, aimez, chérissez vos épouses.

Mais je m'arrête. J'ai hâte de vous permettre, chers fiancés, de procéder à ces rites sacrés qui créeront entre vous le plus solide et le plus durable des liens. Tout vous y invite d'ailleurs et les vœux ardents de vos pères et de vos mères, que le Ciel vous a conservés et pour qui sera accompli un jour, pourquoi ne l'espérerions-nous pas ? le souhait liturgique de voir se succéder jusqu'à trois et quatre générations. Tout vous y invite : et les sympathies empressées de cette foule de parents et d'amis qui vous font une brillante couronne et dont les prières monteront bientôt pour vous jusqu'au trône du Seigneur. Tout vous y invite : et cet air de réjouissance et d'allégresse, répandu aujourd'hui sur tout ce qui vous entoure, en harmonie avec le renouveau printanier.

Il me semble que les voûtes de ce temple résonnent encore des joyeux Alleluia qui viennent d'y retentir pendant les fêtes pascales. Que leur écho soit réveillé par de nouveaux chants de fête. Écoutons ces nouveaux Alleluia que la liturgie catholique met aujourd'hui dans la bouche des ministres saints. Et que la paix du Seigneur qui règne maintenant en vous et brille autour de vous, que cette paix soit votre sauvegarde pendant toute votre existence ! Qu'elle vous accompagne jusqu'aux parvis de la céleste patrie !

(1) Épître aux Éphésiens, ch. 5, v. 32. — (2) Ibid., v. 22-26.

Les deux états

Le manuscrit du carnet n'est pas une copie de la plaquette : c'est un état antérieur, et il porte les repentirs de l'orateur. La comparaison est instructive.

Manuscrit, avantImprimé, après
« Mon cher frère et vous, Mademoiselle, que dans quelques instants je pourrai saluer du nom de sœur »« Cher frère et chère sœur »
« les devoirs qui vous incomberont »« les devoirs qui en découlent »
« Dieu le marque de son sceau »« Dieu le marque du sceau du chrétien »
« jusqu'à se sacrifier pour elle »« jusqu'à la mort et au sacrifice »
« les plus proches de vos parents »« les plus chers de vos parents »
pas de notesdeux notes de bas de page renvoyant à l'épître aux Éphésiens

La première ligne est la plus juste : au moment du brouillon, Thérèse n'est pas encore sa sœur et il annonce qu'elle le sera « dans quelques instants » ; au moment de l'impression, elle l'est, et la formule d'attente n'a plus de raison d'être.

Le manuscrit porte aussi une correction qui n'apparaît plus, parce qu'elle a été retenue : Fernand avait d'abord écrit le verset de saint Paul au pluriel, « Femmes, soyez soumises », comme Paul l'a écrit. Il l'a biffé et remis au singulier. L'imprimé garde le singulier. La leçon générale était devenue une phrase dite à une jeune femme de vingt-cinq ans debout devant lui, et il l'a voulue ainsi.

Trois autres repentirs vont dans le même sens, celui d'adoucir : « cet air de fête » devient « cet air de réjouissance » ; « espérons-le » devient « pourquoi ne l'espérerions-nous pas » ; et il ajoute en marge, devant l'image des voûtes qui résonnent, un « il me semble que » — comme s'il reculait d'un pas. Les trois sont passés dans l'imprimé.

Un mot qui engage

La formule du brouillon n'est pas une politesse. « Vous, Mademoiselle, que dans quelques instants je pourrai saluer du nom de sœur » — Fernand annonce que le mariage va changer le vocabulaire, et il le changera pour de bon.

On le vérifie dans le carnet de Léon pendant les soixante-quatre années suivantes. Il écrit « papa » et « maman » de ses beaux-parents, Achille van der Straeten et Marie Emma van den Peereboom — et quand il faut distinguer, « papa V.d.S. » contre « papa C.B. ». En octobre 1918, apprenant la mort à Paris du frère de sa femme, il ouvre sa rubrique par ces mots : « Notre frère Joseph ». Joseph van der Straeten est son beau-frère ; treize ans après cette phrase prononcée à l'autel, il est « notre frère » sans guillemets.

Cette langue a piégé nos lecteurs automatiques : l'un a fait de Marie Emma la mère de Léon, l'autre a fait de Joseph un Claeys Bouüaert. Le carnet ne mentait pas. Il parlait la langue que ce discours avait instituée.

Ce qui suit

Dans le carnet, l'allocution est précédée d'une ligne datée du 1er octobre 1904 : « avec Papa C. B. fais visite à Eyne et faisons tour dans fabrique ». Et d'une autre, de janvier 1904 : « rencontre Th. à dîner chez Amelot ». Seize mois entre la rencontre et le mariage.

Elle est suivie, page suivante, par le premier « Résumé » d'année du carnet, celui de 1907. Le mariage est la charnière : avant, des notes rétrospectives écrites d'un trait ; après, un registre tenu année par année jusqu'en 1970.

Sources : Allocution prononcée par Monsieur l'abbé F. Claeys Bouüaert J. C. D., professeur au Séminaire de Gand, à l'occasion du mariage de Monsieur Léon Claeys Bouüaert avec Mademoiselle Thérèse van der Straeten, Eyne, le 6 mai 1905, Gand, Sauer, 7 p. — et manuscrit autographe, carnet de Léon Claeys Bouüaert, pages 7 à 9 (feuillets numérotés 1, 3 et 5 ; les feuillets 2 et 4 ne sont pas dans le carnet numérisé). Archives familiales.

Voir aussi : le carnet, page à page · le carnet, année par année · le carnet comme objet · Léon Claeys Bouüaert · Thérèse van der Straeten

Sommaire
Ce que c'est Le texte Les deux états Un mot qui engage Ce qui suit