Sources : carnet manuscrit de Léon Claeys Bouüaert (102 p., transcrit en 2026) ; actes de mariage et faire-part de 1905 ; procès-verbal du conseil de famille du 18 novembre 1926 ; fiches généalogiques de 1960.
Dernière mise à jour : 3 août 2026.
Il n'est pas un van der Straeten. Il entre dans la famille par son mariage, en 1905, et il en devient pourtant, pendant plus d'un demi-siècle, le témoin le plus attentif et, à deux reprises, l'homme qui la tient debout : à la mort de son beau-frère Pierre en 1926, quand cinq enfants se retrouvent orphelins, et à la tête de la fabrique d'Eyne qu'il dirige ensuite pendant vingt ans. La plupart de ce que nous savons de la famille entre 1905 et 1971 vient de son carnet.
Un Gantois de la bourgeoisie catholique
Léon Claeys Bouüaert naît à Gand, rue d'Orange n° 6, le 25 août 1879. Son parrain est son oncle Léon de Bruyn, futur ministre de l'Agriculture ; sa marraine, sa tante Élodie. La famille appartient à la bourgeoisie catholique gantoise : son père est sénateur, son frère Fernand deviendra prêtre et docteur en droit canon, son frère Paul entrera aussi dans les ordres.
Un détail du carnet mérite d'être noté, parce qu'il explique le nom : c'est en 1889, quand Léon a dix ans, que « Bouüaert » est adjoint au patronyme — la famille s'appelait jusque-là Claeys. La même année, il fait sa première communion et reçoit la confirmation des mains de Mgr Lambrechts.
Il fait ses humanités au Nouveau Bois puis au collège Sainte-Barbe, entamé en 1886. Philosophie à Namur en 1897 — il note sans détour la « tendance antireligieuse » de certains professeurs — puis à Gand, où il commence son droit et entre à la conférence de Saint-Vincent-de-Paul. En 1898 il reçoit une bicyclette et achète un appareil photographique : c'est de là que viennent les clichés collés dans le carnet. Il entre au Musée commercial le 8 janvier 1903, rédige le Bulletin commercial et le Recueil consulaire, et est nommé attaché au Ministère en juillet 1903, au traitement de 1 800 francs l'an.
Le mariage de 1905, et la fabrique avant lui
Le 1er octobre 1904, Léon vient à Eyne et fait le tour de la fabrique avec son père. C'est la première trace du lien avec les van der Straeten — avant même le mariage, et la mention n'est pas anodine : les deux familles se connaissent d'affaires autant que de société.
Le 6 mai 1905, à Eyne, il épouse Thérèse van der Straeten (1880-1969), fille d'Achille van der Straeten, bourgmestre et conseiller provincial, et de Marie Emma van den Peereboom. L'allocution est prononcée par son frère l'abbé Fernand ; Léon en a recopié le texte intégral dans son carnet, sur trois pages. Un acte notarié du 2 mai constitue la dot.
Ils auront onze enfants entre 1906 et 1922 : Alfred, Marie-Thérèse, Marie-Christine, Élisabeth, José, Antoine, Ferdinand (mort à trois ans en 1917), Albert, Madeleine, Ignace et Ghislaine. Le carnet les date presque tous au jour près. En 1909, un bail lui loue une maison dans l'enceinte du domaine d'Achille : le jeune ménage s'installe dans la famille.
La Grande Guerre vue d'Eyne
Le carnet de 1914-1918 est l'une des sources les plus denses du fonds. Il note la dispersion de la famille en août 1914, les combats locaux — les hussards de la mort attaqués à Neder-Eename le 6 septembre, les ponts sautés les 11 et 12 octobre —, le pillage méthodique de la fabrique par les Allemands en 1917, cuivre, dynamos et câbles emportés, puis les caches d'objets de valeur creusées dans le jardin, quatorze emplacements, avant la débâcle de septembre 1918.
Il y consigne aussi les deuils, et de première main. Celui de sa belle-mère : le vendredi 14 juin 1918, vers onze heures, Marie Emma van den Peereboom est frappée d'apoplexie pendant sa promenade quotidienne au potager avec Achille, en récitant le chapelet — « attaque, je vais mourir » — et s'éteint le lundi 17 vers 18 h 30. Puis celui de son beau-frère Joseph van der Straeten, parti en octobre 1914, surveillant au collège Sainte-Croix de Neuilly, incorporé puis réformé pour maladie en 1917, entré au séminaire de Saint-Sulpice et venant de prendre la soutane : emporté en quatre jours par la grippe le 12 octobre 1918, mort seul à l'hôpital Saint-Joseph, sans qu'aucun de la famille ait pu être prévenu à temps.
1926 : le scandale, et la tutelle
Pierre van der Straeten, son beau-frère, veuf depuis 1924, meurt le 10 novembre 1926. Léon écrit la chose sans détour, et son témoignage est le plus explicite que nous ayons :
« Mon beau-frère Pierre van der Straeten, malade depuis plusieurs mois, est administré fin octobre, meurt le 10 novembre — laryngite tuberculeuse, organisme usé par excès de boisson. Il laisse cinq enfants orphelins de père et de mère, et fait un testament instituant comme tutrice sa servante Alma De Cuyper !!! Cette histoire fait scandale, et à grand-peine et sur menaces de procès et difficultés, j'obtiens la renonciation d'Alma, moyennant indemnités. »
Le 18 novembre 1926, huit jours après le décès, Léon préside le conseil de famille. La tutelle revient à la grand-mère, Mme Théodore Moens de Hase ; Léon est subrogé-tuteur, et c'est lui qui, en pratique, prend les enfants en charge. Parmi eux, Achille, l'aîné, futur grand-père de la génération actuelle : le carnet note qu'il est retiré du pensionnat des Frères de Saint-Amand « où il ne faisait rien et restait presque illettré », et ramené à Eyne pour y être éduqué avec Albert, le fils de Léon.
Vingt ans à la tête de la fabrique
Après la mort de Pierre, Léon reprend la direction de la société Vandeputte-van der Straeten. Le carnet devient alors, page après page, la chronique d'une entreprise en difficulté : reprise laborieuse après 1918, chômage lors de la sécheresse de 1921, conflit financier grave en 1937 avec l'homme d'affaires d'Agnès van der Straeten, qui tente de faire arrêter la filature et menace de procès — Léon doit racheter seul la part d'Agnès, à un prix qu'il juge trop élevé —, partage de l'indivision en 1938, puis la longue crise d'après-guerre, remboursement d'un emprunt pour dommages de guerre et expropriations à Eyne. En 1942, Achille vient le remplacer « aux affaires » à Gand : la transmission se fait là, dans le carnet, presque sans commentaire.
Voir aussi : la filature d'Eyne et l'huilerie de Mullem.
Bourgmestre d'Eyne
En avril 1921, quelques semaines après la mort d'Achille, Léon reprend son siège électoral — Achille l'avait lui-même désigné peu avant de mourir. C'est la première élection au suffrage féminin et à la représentation proportionnelle ; sa liste obtient sept élus sur onze.
Le carnet livre à ce titre l'un de ses passages les plus dramatiques, en septembre 1944 : réinstallé bourgmestre le 5 dans l'enthousiasme populaire, il voit le 6 le retour brutal des troupes allemandes, le bombardement d'Eyne, la fuite de la famille à Eename — et trois civils fusillés au coin de sa maison. Le Te Deum de libération est chanté le 9. Une photographie de famille est collée en regard, légendée « 1944 — la guerre s'achève ».
Le généalogiste
En 1960, Léon établit une série de fiches généalogiques — van der Straeten de 1608 à 1960, van den Peereboom, Amelot, Boulez, Macquart de Terline, avec les armoiries. Elles font partie des pièces sur lesquelles s'appuie la reconstitution présentée dans la lignée bruxelloise. L'homme qui a passé sa vie à noter les naissances et les morts au jour le jour a fini par mettre la famille en tableaux.
Les dernières années
À partir de janvier 1966, Thérèse est « peu à peu paralysée et sans paroles ». Léon note l'extrême-onction, les traitements sans effet, la voiturette louée, puis l'installation de sa femme au rez-de-chaussée, dans le grand salon. Elle meurt le 22 juin 1969 — « décès calme de ma chère femme Thérèse », après huit jours de refus de toute nourriture. Ils avaient célébré leurs noces de diamant quatre ans plus tôt, le 8 mai 1965, devant cent soixante personnes.
Léon meurt le 27 septembre 1971. L'entrée de 1970 est très brève et manifestement inachevée : c'est la dernière de sa main. Le carnet se referme sur deux pièces rapportées — l'homélie funèbre imprimée de Thérèse, et le récit de ses propres derniers jours, écrit par un autre.
Voir aussi : le carnet lui-même, sa description et son histoire matérielle — et la chronique année par année qu'on en a tirée.