La tradition familiale retient de Liévin François van der Straeten une charge, celle de greffier d'Eyne. L'inventaire du fonds Duermael, conservé aux Archives de l'État à Gand1, classe ses papiers par fonction et en distingue six pour lui seul. Il documente aussi les charges de son père Maximilien et de son frère aîné Sébastien, au service des mêmes maisons seigneuriales.
Les officiers de seigneurie
Sous l'Ancien Régime, l'administration d'une seigneurie repose sur quelques officiers. Le greffier tient les écritures : passations devant échevins, ventes publiques, procédures locales. Le bailli représente le seigneur dans l'exercice de la justice et de la police. Le receveur perçoit rentes, dîmes, fermages et arriérés.
Le priseur (prijzer) est l'expert assermenté chargé d'estimer les biens à partager : au décès d'un chef de famille, à la dissolution d'une communauté, à la fin d'un bail. Il dresse l'état de biens (staat van goed) après décès, en estime chaque élément, jusqu'aux bijoux, et tient ensuite la vente publique des meubles. La charge est fréquemment cumulée avec celles de notaire, d'arpenteur ou de partageur (deelsman)2.
Ces offices sont conférés par le seigneur ou par la communauté, non obtenus par concours. Réunis sur un même titulaire, ils font de lui l'intermédiaire de la plupart des transmissions de patrimoine dans son ressort : il estime les biens, rédige les actes, tient les ventes et perçoit les revenus.
Maximilien, le père
Maximilien van der Straeten, fils de Pieter, mort le 8 novembre 1780 à l'âge de soixante-trois ans, fut bourgmestre de Vlierzele et de Bavegem et greffier de la seigneurie de Ter Breemt, qui appartenait aux Lichtervelde. Sa pierre tombale énumère ses neuf enfants.
Les séries de recette du fonds commencent en 1699, 1728 et 1752, avant sa carrière pour les plus anciennes : les comptes des Lichtervelde étaient tenus bien avant l'entrée de ses fils à leur service.
Sébastien, receveur des comtes de Lichtervelde
José Claeys Boúúaert écrit que Sébastien, le fils aîné, « se fixa plus tard à Oordegem, succédant à son père comme greffier de ter Breemt »3. L'inventaire lui consacre en outre une série entière, les nos 543 à 549 : Stukken betreffende Sebastiaan Vander Straeten als ontvanger van de graven van Lichtervelde, 1728-1817.
On y trouve la perception des dîmes de 1759 à 1817, des quittances de dettes et de frais (1776-1779), un dénombrement de fiefs à Termonde et à Eke, un compte de fournitures au comte, et une action intentée contre lui en 1786-1787 par Jacob Philippe Vande Boom devant le bourgmestre et les échevins de Herzele.
Les charges de Liévin François
L'inventaire range les papiers de Liévin François en six sections ; l'acte de sa nomination comme priseur, conservé dans le même fonds, en ajoute une septième. Le greffe est la première en date ; les autres s'y ajoutent.
- Greffier d'Eyne et Heurne : passations devant les échevins (1776-1818), ventes publiques (1778-1808), procédures locales (1781-1793).
- Greffier de Mullem : baux de biens fonciers (1812, 1818).
- Receveur des comtes de Lichtervelde et des comtes de Tienen.
- Bailli d'Eke : commission du 23 octobre 1780, avec serment sur les placards impériaux4.
- Priseur des paroisses et baronnies d'Eyne et Heurne, en 1784 : akte van aanstelling van Livinius Francis Vander Straeten als prijzer van de parochies en baronieën Eyne en Heurne5. La nomination intervient six à huit ans après son entrée au greffe, et elle émane du bourgmestre et des échevins d'Eyne et Heurne : c'est la seule de ses charges qu'il tienne de la communauté et non d'un seigneur. [Sa pierre tombale le qualifie de « priseur et partageur assermenté de la châtellenie », ressort plus étendu que celui de l'acte de 1784.]
- Receveur de la châtellenie d'Audenarde [titre donné par une seule fiche généalogique de seconde main, non attesté par une pièce administrative].
- Négociant et huilier à Eyne, après la suppression des seigneuries.
Receveur de deux maisons en procès
Les comtes de Tienen appartiennent à la famille Laurijns6. Leur maison et celle des Lichtervelde sont en litige de 1756 à 1801 : le fonds conserve sous les nos 339 à 359 vingt et un dossiers de procès qui les opposent, dont celui d'Emanuel Marie Felix Joachim, comte de Lichtervelde, contre François Theodor Laurijns, comte de Tienen, devant le Conseil de Flandre (1777-1779).
Deux pièces consécutives de l'inventaire montrent Liévin François au service des deux parties :
- n° 369, 1787 : procuration de François Theodor Laurijns, comte de Tienen, à « son receveur Lieven Francis Vander Straeten », pour le représenter en justice ;
- n° 370, 1788 : procuration d'Emanuel Marie Felix Joachim, comte de Lichtervelde, au même, pour l'administration des revenus de ses biens.
Deux maisons en procès devant le Conseil de Flandre ont ainsi confié leurs affaires au même receveur, et l'une d'elles lui a donné mandat de la représenter en justice. Le fait témoigne de la confiance dont il jouissait auprès de l'une et de l'autre.
Le priseur dans l'exercice de sa charge
La pièce suivante, n° 371, est un staat van prijzen de 1788 : l'état des prix de terres vendues publiquement au profit du comte de Tienen. On y voit Liévin François exercer la charge de priseur quatre ans après sa nomination.
Le receveur créancier
En 1785, les comptes du comte de Lichtervelde portent deux obligations, l'une de 200 livres de gros au profit de Liévin François, l'autre de 100 livres au profit de Sébastien7. Les deux frères ne se bornaient pas à percevoir les revenus de leur seigneur : ils lui prêtaient.
Le 10 février 1817, sous le régime hollandais, plus de vingt ans après la suppression des seigneuries, Auguste de Lichtervelde écrit encore à Liévin François pour lui demander de faire signer par les notables les requêtes en faveur du rétablissement des anciennes seigneuries : « Je me repose du reste sur vos soins, M. van der Straeten, pour les mesures à prendre à cette occasion »8.
Conclusion
La nomination de 1778 s'inscrit dans une continuité familiale : en confiant le greffe d'Eyne à Liévin François, âgé de vingt-quatre ans, le comte de Lichtervelde choisit le fils du greffier de Ter Breemt et le frère de son receveur. La suppression des seigneuries en 1795 prive la famille de ses offices, mais non des compétences qu'ils supposaient : tenir des écritures, estimer des biens, gérer les revenus d'autrui. Ce sont elles que Liévin François met en œuvre dans le négoce et l'huilerie.
1 Archives de l'État à Gand, Familie Duermael, BE-A0514.279G, inventaire de 789 numéros ; sont cités ici les nos 262, 274-294, 332-333, 335-359, 369-371, 393, 400 et 543-549.
2 Un état de biens werd opgemaakt door de prijzers ; un notaire est dit prijzer en landmeter ; un autre beëdigde poorterlijke deelsman, prijzer en procureur ; les bijoux d'un défunt sont door de prijzer geschat. Vlaamse Stam, 1996 et 2012 ; Land van Nevele, 1986. Voir aussi Kevin DEKOSTER, « Over wezen en wafelijzers », Bladwijzer 2, Heemkunde Vlaanderen, 2011.
3 José CLAEYS BOÚÚAERT S.J., Esquisse biographique de Liévin-François van der Straeten, archives familiales.
4 Archives de l'État à Gand, Familie Duermael, n° 400.
5 Ibid., n° 262 : nomination par le bourgmestre et les échevins d'Eyne et Heurne, 1784. Seule occurrence du terme prijzer dans l'inventaire.
6 L'inventaire écrit dix fois graaf van Tienen et une fois graaf van Thienen ; l'identification du titre (Tirlemont ou Thiennes) reste à établir sur pièce.
7 Archives de l'État à Gand, Familie Duermael, n° 393.
8 Lettre d'Auguste de Lichtervelde à L. F. van der Straeten, Gand, 10 février 1817, archives familiales.